DEUXIEME PARTIE

 

LES AMOURS DE Mlle ALDEE

 

 

XXV. Où Fortune repousse les avances de l'impératrice d'Occident XXVI. Où Fortune assiste encore à une fête
 

XXVII. Où Fortune agit avec magnanimité

 

XXVIII. Où Fortune n'a plus qu'à suivre son plan

 

XXIX. Où Fortune a le plaisir de voir la réussite de son plan

 

XXX. Où Fortune marche sur des millions

 

Retour à la page consacrée à Paul Féval.

Autres ouvrages en ligne.

Retour à la page d'accueil.

 

 

XXV. Où Fortune repousse les avances de l'impératrice d'Occident

 

La grotte était jolie, spacieuse et très bien décorée, on y avait mis des stalactites.

Des lampes de fer suspendues à la voûte laissaient tomber de tremblantes clartés sur un autel païen, semblable à ceux où Velleda sacrifiait au dieu Belen des jeunes garçons et jeunes filles pour le renouveau de l'an.

Là-bas, sur la pelouse illuminée, on dansait encore, et la foule des invités se réjouissait franchement, bien que l'attente d'une péripétie importante fût dans l'esprit de chacun.

Rien n'est si commode qu'une fête pour cacher sous le rire et les fleurs le drame sombre d'un complot politique.

Les historiens les plus connus sont unanimes à cet égard.

Entre le bal étincelant et les noirs mystères de la grotte il y avait un contraste, destiné à frapper vivement les natures impressionnables.

Sur l'herbe molle ce n'étaient que sourires, parfums, propos galants et madrigaux ambrés ; dans la grotte austère les conjurés, vêtus et coiffés en gens qui sont prêts à sacrifier leur vie, prononçaient l'arrêt de Philippe d'Orléans et réglaient le sort de l’univers.

Le secret le plus absolu présidait à cette cérémonie, rendue plus imposante par l'absence de toute musique instrumentale, car Mme la duchesse du Maine après avoir essayé différents morceaux à la répétition, avait fini par congédier l'orchestre. Il peut se trouver des traîtres parmi les violons.

Je n'irai jamais jusqu'à croire à cette affirmation d'un sceptique : non ! Catilina n'émargeait pas à la police de Rome. Mais sa maîtresse ou son ami, c'est différent ; et voilà comment fuient toujours ces vases si bien bouchés qui renferment les conspirations.

Il y avait dans la grotte plusieurs amis et quelques maîtresses de Catilina.

Les ombres que notre cavalier Fortune traînait à sa suite depuis l'hôtel de Tencin ne trahissaient au moins personne, elles étaient là pour faire loyalement leur métier, et si elles connaissaient les mots de passe sur le bout du doigt, c'est qu'en fait de complot comme en fait de coffre-fort, rien n'est plus naïf qu'une serrure à secret.

Nos ombres, nous ne l'avons pas oublié, étaient de simples exempts, et le hasard faisait que leur costume était de circonstance.

Nous les trouvons réunis au fond d'un massif obscur, non loin de la porte des grottes, gardée par de nombreuses sentinelles.

Deux des exempts faisaient leur rapport au chef de l'expédition : celui-là même qui avait signalé fort obligeamment à Fortune l'attention de Thérèse Badin et le mauvais regard du jeune René Briand.

- M. le duc, disait le premier exempt, a bien changé de caractère depuis sa sortie de la Bastille. Vous vous êtes mêlé deux fois de ses affaires, ce soir, et j'ai connu le temps où, pour moitié que cela, il vous aurait brisé sa canne sur les épaules.

- Pour le rendre sage comme une image, répondit le chef, il suffira d'une seconde dose de la Bastille. Est-il entré dans la grotte ?

- Non pas ! Il a échangé un signe avec la fille Badin qui avait l'air de l'adorer comme une relique, et il a pris les deux poignets du jeune homme pour l'entraîner de l'autre côté des rochers.

- Ils se sont parlé ?

- Oui bien, et je le répète : M. le duc ne parle plus comme autrefois aux gens de cette espèce.

- Qu'a-t-il dit ?

- Il a dit : « Mignon, ce serait aussi par trop souvent vous méprendre ! Je suis content de vous voir debout et courant la prétentaine, au lieu de boire à la tasse comme vous faisiez hier au soir, mais tâchons de nous reconnaître une bonne fois pour toutes, je vous prie ! »

- Il a dit cela ! murmura le chef. Richelieu a dit cela !

- Le petit homme, poursuivit l'exempt, le regardait tout ébahi et n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles. M. le duc a dit encore : « Notre Thérèse est folle comme un lièvre en mars, mais c'est une épidémie. J'ai beaucoup de gens à marier; je vous marierai tout aussi bien qu'un autre si vous êtes sage et si, au lieu d'encombrer ma route, vous marchez derrière moi, toujours prêt à me servir.

Le chef avait cet air des gens qui essayent à deviner un rébus.

- Voilà M. le duc qui revient ! s'écria un des exempts.

Fortune marchait seul, appuyé sur sa canne à pomme d'or.

Il s'approcha de l'entrée de la grotte, et les sentinelles lui barrèrent le passage.

Mais sa providence ne lui manqua point. Le chef des exempts, qui avait eu le temps de s'approcher, dit aux gardiens avec rudesse

- Malheureux ! ne reconnaissez-vous pas M. le duc de Richelieu ?

Les sentinelles s'effacèrent aussitôt et Fortune; avant d'entrer, remercia l'ombre d'un signe de tête souriant.

L'ombre qui l'avait enveloppé d'un regard perçant et minutieusement observateur se glissa derrière lui pensant :

- C'est pourtant bien M. de Richelieu ! j'ai reconnu non seulement l'homme, mais encore l'habit.

Au moment où Fortune marchait vers l'autel druidique, qui ressortait en lumière au fond de cette demi-obscurité, la sœur d'Apollon, toujours sur la brèche, achevait de déclamer des vers alexandrins qui promettaient au monde les délices d'une ère divine, aussitôt après la chute du tyran dont la main obscène pesait sur la France.

Il y eut une flamme rouge qui réussit bien et montra dans le plus bel effet toutes les têtes des conjurés.

L'impératrice d'Occident fit signe qu'elle allait parler et un profond silence s'établit.

- Chevaliers, dit-elle avec émotion, du fond de la forêt symbolique nous avons déclaré la guerre aux traîtres qui ont déchiré le testament du grand roi. L'heure de la bataille est venue, les serviteurs de la sainte cause vont prêter le serment entre les mains du patriarche des Gaules, par qui nos armes seront bénites.

Il y eut une flamme bleue qui ne fit pas mal.

Et un homme vêtu de la pourpre romaine parut au centre de la table, tandis que des esclaves déposaient devant lui sur l'autel des faisceaux de glaives brillants.

La formule du serment obligeait tous les chevaliers à protéger, fût-ce au prix de leur sang, le jeune roi Louis XV, opprimé par Philippe d'Orléans.

Il y eut beaucoup de glaives bénits et distribués à des paladins obscurs dont les noms dénonçaient énergiquement l'origine bretonnante. Ils venaient l'un après l'autre.

Ils juraient. Du sein de la corbeille féminine, mystérieusement épanouie derrière le cardinal, une fleur animée se détachait et venait ceindre le glaive aux reins du nouveau croisé.

Il y avait là des femmes charmantes ; les feux de diverses couleurs qui éclataient par intervalles faisaient sortir de l'ombre un groupe d'adorables visages, parmi lesquels resplendissait, malgré sa pâleur et le deuil sévère de son costume, la merveilleuse beauté de Thérèse Badin.

Il y eut aussi de grands noms évoqués, des noms de cour dont le chef des exempts, providence de notre ami Fortune, prenait note dans son coin, mais M. le prince de Conti, appelé, répondit seulement par procureur, à la lueur d'un feu verdâtre qui était sans doute un blâme ; le nom du prince de Cellamare résonna dans le silence, M. le comte de Toulouse et M. le duc du Maine lui-même, ne répondirent point du tout.

Il en fut ainsi de trois ou quatre ducs ou pairs, dont le cardinal exhiba en vain les traités particuliers, signés par l'Espagne.

Les feux verts se multipliaient. L'indignation des dames se traduisait par des mots fort piquants, et l'on dit que l'impératrice d'Occident exprima la sienne à l'endroit de M. le duc, son époux, au moyen de cette locution empruntée au langage familier : poule mouillée.

De son côté, la sœur d'Apollon aiguisa la pointe de plusieurs épigrammes en vers libres.

Ce fut d'une voix mal assurée que Son Éminence appela le nom de M. le duc de Richelieu.

Étant donné le caractère bien connu du « favori des belles », personne n'avait fait fond sur ses témérités. Le mot cruel de l'impératrice d'Occident : « poule mouillée », semblait avoir été inventé tout exprès pour ce délicieux jeune homme, au moins en ce qui regardait la politique.

Le bruit de sa présence à la fête avait couru, mais les autres aussi étaient là, on le savait, et si les esprits sages avaient ajourné la bravoure des autres au lendemain de la victoire, Richelieu n'était attendu que pour le surlendemain.

Il y eut donc une surprise générale et voisine de l'enthousiasme lorsqu'à l'appel de ce nom une voix sucrée répondit :

- Présent, par la sambleu ! ce n'est pas moi qui reculerai d'une semelle ! Ce coquin de Dubois et moi, nous jouons à qui l'un mettra l'autre dans cul de basse-fosse !

Il y eut un grand, un joyeux murmure.

Le chef des ombres lâcha son crayon et se dressa de son haut, stupéfait comme un oiseleur qui entendrait un chant de rossignol du gosier d'un pierrot.

Mais ils sont bien vraiment de ce pauvre diable ! Le murmure se changea en cri : tous les hommes s'agitèrent, toutes les femmes applaudirent, et le vieux cardinal lui-même battit un peu des mains dans l'excès de son contentement.

Une flamme rose jaillit hors des casseroles et monta jusqu'à la voûte, éclairant le jeune immortel, qui marchait tête haute et le sourire aux lèvres vers la table de granit.

Richelieu ! Richelieu ! Armand ! le divin Narcisse ! l'amour des princesses ! la folie des reines ! La forêt druidique tout entière s'embrasait à l'haleine de ce dieu, et certes la conspiration n'eût pas laissé éclater de pareils transports d'allégresse si on lui eût amené le maréchal de Berwick, le vieux Villars, le jeune Duguay-Trouin ou même feu Catinat.

Toutes les femmes se rapprochèrent, formant une guirlande autour de la table.

Vous eussiez dit qu'elles subissaient une ivresse ou qu'elles étaient prises par cette affection bizarre et contagieuse que les médecins appellent la danse de Saint-Guy. Elles frétillaient, elles roucoulaient, il y en avait qui riaient, d'autres qui pleuraient.

La sœur d'Apollon laissait aller des vers de toutes mesures sans s'en apercevoir, et le cardinal arrêta l'impératrice d'Occident au moment où, à son insu, elle escaladait la table.

Richelieu, bonbon d'amour ! Armand, praline de Paphos ! Cupidon à la pistache !

Jamais on ne l'avait vu si blanc, si rose, si frais, comblé de ces nuances chatoyantes qui panachent les suprêmes de meringues ! il étincelait, il rayonnait, Vénus invisible secouait sur son passage des senteurs bergamote, d'iris, de vanille, tous les parfums enfin qui composaient l'ambroisie, cette pommade céleste dont la recette est perdue.

- Est-il possible, se disait Delaunay repentante, que j'aie pu confondre une fois la plus brillante étoile de notre ciel avec ce pataud de cavalier Fortune.

La voix de l'impératrice d'Occident, toute pleine de tremblantes caresses, s'éleva.

- Prince, dit-elle en tenant à la main le traité signé Philippe d'Espagne et contresigné par Alberoni, prince ! votre présence parmi nous est un augure certes de victoire. Sa Majesté Catholique ne prétend pas récompenser, par ce faible don, vos vertus et votre génie. Nous sommes au premier jour d'une révolution universelle, et si l'empire du monde est partagé selon nos désirs, c'est une couronne royale qui ceindra votre noble front.

- La mule du pape ! répliqua M. de Richelieu avec une rondeur charmante, Votre Majesté parle comme un livre. Il est bien temps de mettre un peu les vieux monarques sous la remise, et si vous n'avez personne pour remplacer le Grand Turc, je vous proposerai un camarade à moi dont la noblesse remonte plus haut que Noé et qui marche sur les murailles comme les mouches.

Il y eut un murmure parmi les chevaliers de la forêt, mais toutes les dames applaudirent, et la sœur d'Apollon, soudainement inspirée, s'écria :

- Malheur à qui ne comprend pas le sens profond caché sous ces paroles ! c'est Achille revenu de Scyros !

- Corbac ! madame, dit M. Richelieu en s'adressant à la duchesse du Maine, vous avez là une servante d'esprit, mais faisons vite, je vous prie, car cette nuit je suis accablé de besogne.

- Prince, murmura l'impératrice d'Occident, c'est à vous de choisir celle qui doit vous ceindre le glaive.

Le duc de Richelieu répondit honnêtement

- Je n'y vais pas par quatre chemins, je choisis la plus belle, comme de juste.

Toutes ces dames firent un mouvement en avant car chacune d'elles se rendait justice.

Mais Mme la duchesse du Maine était toute portée. Elle remercia Richelieu d'un regard enivré, et, tirant le collier d'abeilles qui ornait son sein, elle le lui passa au cou en disant :

- Soit, prince, puisque vous en témoignez si galamment le désir, en tout bien tout honneur, je vous choisis pour mon chevalier.

Richelieu l'embrassa sans façon, et l'on crut un instant que l'impératrice d'Occident allait tomber pâmée.

La sœur d'Apollon, exprimant l'opinion unanime de toutes ces dames, déclara en prose que jamais on n'avait vu princesse dans une position si ridicule, car ce duc impertinent la planta de côté et dit en secouant ses dentelles :

- Je l'entends bien ainsi, Madame : en tout bien tout honneur. Pour le surplus, je causerais volontiers avec la belle des belles qui est, à mon gré, Thérèse Badin.

Hélas ! pauvre impératrice d'Occident ! elle ne vit point la flamme jaune que lancèrent les cassolettes. L'amour qui vient si tard est un poison foudroyant et tout son petit corps un peu difforme vibra violemment, son cœur battit trop vite, puis s'arrêta; on la vit pâlir et chanceler, un gloussement plaintif s'exhala de sa poitrine : et ces dames n'eurent que le temps de s'élancer vers elle pour la recevoir entre leurs bras.

- La reine se trouve mal ! s'écria M. de Polignac.

Il y eut un grand tumulte, pendant lequel la sœur d'Apollon, au lieu de secourir sa maîtresse, risqua de nombreuses et cruelles allusions au chagrin de Calypso si élégamment décrit par M. de Fénelon au début des aventures de Télémaque.

Quand Mme la duchesse du Maine rouvrit les yeux, le duc de Richelieu avait disparu ainsi que Thérèse Badin.

Nous les eussions retrouvés tous les deux sous les peupliers du mail d'Henri IV. Thérèse était déjà dans le carrosse, elle tenait sur les genoux tous les trophées de M. le duc, savoir le collier d'abeilles, le glaive druidique et le traité d'Espagne.

Derrière le carrosse, à la place où se tient d'ordinaire le laquais, René Briand était debout.

A l'écart, vers le bord de l'eau, M. le duc lui-même parlementait assez vivement avec ses ombres qui l'entouraient.

Le chef des exempts et ses cinq acolytes avaient mit l'épée à la main.

 

 

XXVI. Où Fortune assiste encore à une fête

 

- Mes braves, disait Fortune à ses ombres, vous me suivez depuis le logis de Mme de Tencin, et vous avez fort adroitement exécuté les ordres de ce bon abbé Dubois qui vous avait bien recommandé de ne point vous hâter, et de me laisser descendre tout au fond de la ratière.

Soit de parti pris, soit par mégarde, notre cavalier avait cessé de déguiser sa voix. Son masque était tombé dans la bagarre ; mais il faisait nuit noire sous les arbres, et le chef des exempts essayait en vain de distinguer les traits de son visage.

- Je ne l'ai pas perdu un seul instant de vue, murmura-t-il.

- Avez-vous peur qu'on vous ait changé votre Richelieu ? demanda Fortune en riant. Ils sont capables de tout, dans cette maison de carnaval !

« Mes braves, interrompit-il en prenant un ton sérieux, je vous offrirais bien d'attendre encore une demi-heure afin d'exécuter en perfection les ordres de ce bon abbé Dubois. Dans une demi-heure, en effet, toute la mascarade va sortir des jardins de l'Arsenal et se rendre à Court-Orry, sous prétexte de prendre M. le régent au piège, et par le fait, pour tomber dans le traquenard tendu pour M. le régent. Nous aurions ainsi le flagrant délit, c'est vrai ; mais n'avez-vous point ouï parler, comme tout Paris, de la célèbre gageure et du fameux petit souper qui réunit ce soir la fleur de nos courtisans chez M. le duc de Richelieu, à sa folie de la Ville-l'Évêque ?

En ce moment, Thérèse mit la tête à la portière du carrosse et appela.

- Je suis à vous, chère belle, répondit Fortune, qui reprit la voix flûtée de Richelieu ; nous allons partir tout à l'heure.

Le chef des exempts lui mit rudement la main au collet.

- De par tous les diables, s'écria-t-il, nous sommes bernés ! ce coquin se moque de nous ! je connais sa voix, je cherche son nom...

Fortune n'essaya même pas de se dégager. Dans sa colère, le chef des ombres avait repris, lui aussi, sa voix naturelle, qui n'était point celle de tout à l'heure.

- La mule du pape ! murmura notre cavalier, non sans émotion, vous seriez donc encore en vie, mon ami Bertrand ?

- Fortune ! Fortune ! c'est Fortune ! dit le chef des exempts dont les bras tombèrent. Et je n'ai pas songé à cela ! Je vous croyais mort, mon, camarade.

- Et moi, donc ! s'écria Fortune; corbac ! j'ai vu les petits pleurer. Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de Mme Bertrand, qui est une aimable femme.

Ils s'embrassèrent de bon cœur, au milieu des ombres étonnées, et l'inspecteur, tirant notre cavalier à part, lui dit :

- Julie et moi nous avons failli y passer, mais les blondins auront de bonnes rentes, et je vais vivre désormais en honnête homme. Je me souviens maintenant d'un plan dont vous m'avez parlé ; éclairez-moi en deux mots, car je n'y vois goutte. Que voulez-vous faire de Thérèse Badin et de ce grand garçon collé derrière le carrosse ?

- Les mariés qu'on mène à l'église, répliqua notre cavalier, ne vont pas ainsi souvent l'un dedans, l'autre derrière; mais à la guerre comme à la guerre, maître Bertrand ! Vous m'avez bien manqué depuis hier; je comptais sur vous, et j'ai été obligé d'aller chercher les hommes de police jusqu'à l'hôtel de Tencin, comme un gibier qui prendrait la peine de courir après la meute.

« Quand nous aurons du loisir, nous nous raconterons mutuellement nos histoires ; mais, pour le présent, vous avez vu M. le duc de Richelieu tremper les deux mains jusqu'aux coudes dans un complot de haute trahison ; cela suffit. Cette belle demoiselle, qui est là dans le carrosse, emporte le traité d'Espagne à la petite maison de la Ville-l'Evêque ; soyez prudent, prenez bien vos mesures, j'espère arriver à temps pour être de la fête et voir la figure que fera M. le duc en retournant à la Bastille.

Pour la seconde fois, Thérèse appela.

Fortune marcha vers le carrosse et dit tout bas à René en passant :

- Vous êtes revenu de loin mon compagnon ; je vous laisse à la garde de votre bien. Ne commettez pas d'imprudence et tenez pour certain que Thérèse ne court aucun danger ce soir.

Thérèse, penchée à la portière, demanda d'une voix émue :

- Qu'attendez-vous, monseigneur ?

- Belle amie, répondit Fortune en lui baisant galamment la main, gardez bien le dépôt que je vous ai confié ; ne remettez le traité qu'à moi-même, quand vous allez me retrouver tout à l'heure, à ma petite maison du quartier d'Anjou. Il y va de ma liberté; peut être de ma vie.

- II faudrait me tuer pour m'arrachez ce parchemin ! murmura Thérèse en le pressant sur son cœur.

- Une mission d'Etat, reprit Fortune, me prive du bonheur de vous accompagner, mais je serai rendu avant vous, et vous me trouverez en mon logis. Fermez la portière, et à bientôt.

Il y eut un dernier baisemain et le carrosse s'ébranla, suivi à distance par les ombres.

En ce moment, les portes de l'Arsenal s'ouvrirent et les conjurés, divisés par petits groupes de quatre ou cinq exempts, descendirent à bas bruit le quai des Célestins, pour gagner le Palais-Royal.

Fortune et l'inspecteur Bertrand échangèrent un au revoir, puis notre cavalier s'éloigna en courant par la rue du Petit-Musc.

La rue du Petit-Musc était silencieuse et déserte, comme d'habitude à cette heure ; mais, à mesure que Fortune, jouant des jambes dans la boue, sans respect pour son costume ducal, approchait de l'étroite embouchure qui donnait accès dans la rue Saint-Antoine, il put entendre des clameurs confuses et voir un grand mouvement de populaire.

Les gens couraient dans une direction uniforme, se poussant les uns les autres, bavardant et riant.

Quand Fortune dépassa la dernière maison de la rue du Petit-Musc, il vit la rue Saint-Antoine presque aussi pleine, plus bruyante et plus agitée que le fameux jour où il avait assisté à l'émeute amoureuse des princesses, des maréchales, des duchesses, des présidentes, de toutes les dames de Paris enfin, accomplissant leur galant pèlerinage au pied des murs de la Bastille.

Le tableau n'était certes point le même.

La nuit remplaçait le jour, l'imposante file des carrosses armoriés manquait, ainsi que cette longue guirlande de beautés éblouissantes, toutes pompeusement parées et portant toutes l'auréole de leur effrontée dévotion.

Mais il y avait encore plus de monde et plus de bruit.

Les maisons se vidaient avec une rapidité extraordinaire, vomissant des flots de bourgeois et de bourgeoises qui se précipitaient à pleine course vers un plaisir assuré:

Aux fenêtres qui étaient toutes ouvertes, des grappes de curieux pendaient, et de temps en temps quelque large éclat de rire qui naissait sur le pavé pour s'épanouir en gerbe jusqu'aux toits, donnait à cette scène nocturne un caractère de pantagruélique joyeuseté.

Le groupe principal, le centre de la fête, était précisément au lieu vers lequel Fortune dirigeait sa course.

Une immense cohue, houleuse comme la mer aux bourrasques d'équinoxe, ondulait devant la cour.

Il y avait là de nombreuses lanternes et aussi des flambeaux qui éclairaient le noyau du rassemblement au-dessus duquel on découvrait les profils d'un carrosse avec un cocher en livrée sombre, immobile sur son siège.

La maison voisine, vivement, illuminée par les lueurs d'en bas, montrait les cinq étages de ses croisées qui, littéralement, menaçaient ruine sous le poids des curieux.

Et ceux-là surtout donnaient la mesure de l'allégresse générale ; on voyait les convulsions de leur fou rire, les battements de main des hommes et les pâmoisons des femmes vaincues par l'excès de leur hilarité.

Fortune resta un instant ébahi, mais déjà vaguement inquiet. Il était le seul ici pour n'avoir pas la moindre idée du mot de l'énigme; car la plupart de ceux qui le dépassaient en courant avaient vu de loin par les fenêtres le commencement de l'aventure.

- Qu'est-ce donc, mon camarade ? demanda-t-il en arrêtant un petit bourgeois au hasard.

Le petit bourgeois le repoussa et continua de courir, répondant :

- C'est une maîtresse Picarde, oui-da !

- Mon camarade, qu'est-ce donc ? demanda encore Fortune, qui s'accrocha à un artisan.

- C'est un coquin d'exempt ! répliqua l'ouvrier en se dégageant d'une bourrade.

Fortune se mit aussi à courir, ne sachant mieux faire.

De l'exempt, il ne pensait rien; mais ce mot de Picarde éveillait son imagination. Il n'avait pas une confiance absolue dans la sagesse du chevalier de Courtenay et se disait :

- Est-ce que Marton serait là, en train de faire des siennes ?

En se dressant sur ses pointes, il aperçut le haut d'un bavolet qui ne lui laissa aucun doute. Le bavolet exécutait des mouvements caractéristiques et Marton semblait danser une furieuse sarabande.

Comme il arrive en pareil cas, Fortune, en approchant davantage, ne vit plus rien, parce que la muraille humaine grandissait au-devant de lui.

Il n'était pas homme à s'arrêter pour si peu, et commença de suite à fendre vaillamment la presse. Dans la foule et selon les dispositions de chacun, il y en eut qui firent place, parce qu'il avait un bel habit; d'autres qui, pour la même raison, lui prodiguèrent des bourrades.

Fortune, insensible aux politesses comme aux outrages, suivait stoïquement son chemin vers le centre d'où partaient un tapage infernal et une gaieté toujours croissante.

- Six blancs pour l'exempt ! criait-on. C'est dommage de voir un si joli garçon dans un métier pareil.

- Une pièce de douze sols pour la Picarde ! Voilà un salée commère !

D'autres disaient :

- L'exempt a un faux air de M. de Richelieu. savez-vous ?

- Il aura voulu se conduire comme M. de Richelieu.

- Et la Picarde s'est fâchée parce qu'il n'a pas un poil de barbe !

Autour de Fortune, qui travaillait comme un nègre, on grondait :

- Ne poussez donc pas, l'homme !

- Vous allez gâter vos rubans !

- Maman Rouxel, cria une voix de rogomme, sens donc cet agneau-là en passant : il embaume !

Fortune se laissa flairer par maman Rouxel, et planta son coude comme un coin d'acier dans les derniers rangs qui le séparaient de l'arène.

Désormais, il n'avait plus besoin de s'informer. Du moment que l'exempt, adversaire de la Picarde, avait un faux air de Richelieu, la charade n'était pas difficile à deviner.

Ce pauvre La Pistole, pensait-il, a bien raison d'adorer la coquine ! Il n'y a qu'elle pour avoir semblables idées, et je parie bien qu'elle lui aura mis mon uniforme tout chaud sur le corps !

Un immense applaudissement fit explosion et grime en s'éparpillant le long des façades où chaque croisée renvoyait des battements de main.

- Bravo ! la Picarde !

- Elle aura l'exempt, vous verrez. Haro sur l'exempt !

- A bas l'épée !

Le dernier bruit que Fortune entendit avant de voir le ton sec et vif que produit une rapière quand on la brise sur le genou.

Il n'y avait plus que l'épaisseur de deux forts garçons bouchers entre lui et l'enceinte libre. Un brave coup d'épaule sépara les deux patauds, et il se trouva dans une sorte d'arène de forme ovale, au centre de laquelle était un carrosse sans armoiries, avec son cocher immobile sur le siège.

Des lanternes, des flambeaux, des bougeoirs éclairaient cette enceinte, autour de laquelle un cordon d'artisans, les bras nus, faisait bonne garde, repoussant vigoureusement de minute en minute le flot envahisseur des curieux.

Cela ressemblait en très grand au cercle qui se forme autour des charlatans, les jours de foire.

Et le carrosse, loin de nuire à l'illusion, représentait assez bien ce char classique du haut duquel les arracheurs de dents haranguent la foule. II ne manquait que la musique.

Dans ce champ, terriblement clos par une balustrade vivante, un combat se livrait, solennel comme un jugement de Dieu, mais plus grotesque mille fois que les parades de la foire.

Les deux adversaires : une Picarde haute sur jambes, et solidement découplée, d'un côté, et, de l'autre, un pauvre joli garçon d'exempt qui semblait tout jeune (un prince et un duc, s'il vous plaît ! Richelieu et Courtenay) semblaient arrivés au dernier degré de l'exaspération.

Le combat durait depuis longtemps déjà, et la foule avait entouré peu à peu les champions, de manière à supprimer la ressource de la fuite.

La bagarre avait pris son origine dans la cour de Guéménée.

Nous savons que la cohue ne se trompait pas en disant que l'exempt était en bonne fortune : le coquin ne se refusait rien, ce soir, et le carrosse était à lui.

Il était arrivé jusqu'à la portière, battant en retraite de son mieux, repoussant comme il pouvait les coups de pied et les coups de poing de la Picarde; mais il n'avait jamais pu parvenir à franchir le marchepied.

Chaque fois, en effet, qu'il cessait de faire volte-face, cette damnée Picarde le saisissait aux cheveux et le malmenait lamentablement.

Paris était déjà Paris, c'est-à-dire le lieu du monde où il est le plus facile de rassembler cinq cents badauds des deux sexes en un clin d'œil. Aussitôt que le premier noyau de curieux fut formé, il poussa ce bon cri d'allégresse parisienne qui ouvre toutes les portes et toutes les fenêtres.

Deux minutes après la marée de la foule montait comme si le feu eût été à la Bastille.

Et c'était un transport inouï. La Picarde, qui tapait comme un marteau de forge, inspirait de folles admirations, et le malheureux exempt, de plus en plus timide et qui semblait honteux de son rôle, n'excitait qu'une pitié railleuse.

Hélas ! ce n'était plus le divin Armand, dont un seul, regard eût fait reculer la cohue. Il était pris au piège, il recevait les coups avec un désespoir silencieux ; ce qu'il craignait le plus au monde, c'était d'être reconnu, et il se serait laissé assommer sur place avant de crier : « Je suis le duc de Richelieu ! »

 

 

XXVII. Où Fortune agit avec magnanimité

 

Il y a les réjouissances annuelles et réglementaires : la fête du souverain, la promenade solennelle du bœuf gras et autres anniversaires, attendus impatiemment par les enfants, petits et grands.

II y a encore les aubaines, les mariages de princes, funérailles illustres, et ce drame si cher aux incontinences de la curiosité parisienne, ce drame silencieux et sanglant qui se joue la nuit, avec l'échafaud pour théâtre, entre un condamné et le bourreau.

On exige beaucoup de ces représentations annoncées. Il faut que le feu d'artifice soit beau, la procession brillante, le char funèbre brillamment empanaché ; on se plaint si les cierges manquent, ou les pétards, ou les masques ; on se plaint encore si l'homme de la roue, de la corde ou de la guillotine, selon les temps, n'a pas suffisamment répété son rôle, s'il ne déchire pas les chairs couramment, s'il n'étrangle pas sans accroc, s'il ne coupe pas la tête avec aisance.

Au contraire, Paris ne demande rien à ces spectacles que la clémence du hasard lui renvoie pour rompre le train monotone de son oisiveté ou de ses labeurs, à cette comédie fortuite et inespérée qui lui barre tout à coup le chemin, à ces impromptus de la place publique ou de la rue auxquels son insatiable besoin de distinction prodigue chaque jour le rire ou la pitié.

Paris est alors comme ces convives faciles qui partagent avec bonne humeur la fortune du pot. Il se contente d'un feu de cheminée, d'une femme qui tombe par la fenêtre, d'un chien accusé de rage, et même d'un fou qui marche en gesticulant tout seul.

Un malheureux affaissé au coin d'une borne lui suffit, parce qu'il discutera longuement la question de savoir si le pauvre diable se meurt pour avoir trop bu ou pour n'avoir point assez mangé.

Je l'ai vu s'ameuter de tout son cœur (tandis que le rentier épouvanté fermait sa porte à double tour) pour suivre de toit en toit le serin envolé de la petite ouvrière, ou pour provoquer sur la corniche 1e perroquet fugitif de Mme la marquise.

Mais ce qui affriande surtout Paris, ce qui le met en liesse complète, c'est la belle et bonne bagarre, ce sont les coups de poing généreusement échangés dans le ruisseau; les bosses au front, les yeux pochés, les vestes déchirées; les coiffes arrachées.

Car, en toutes choses, l'élément féminin fait toujours bien.

Et si la Providence veut que la femme ait le dessus contre un comique traditionnel, comme le sont, par exemple, les perruquiers, les apothicaires et les concierges, ou bien si le battu appartient à l'une de ces catégories que Paris déteste d'instinct, les sergents de ville, les recors et les gendarmes, la joie publique peut et doit arriver au comble de l'ivresse.

Tel était ici le cas. Sur le pavé comme aux fenêtres, deux mille personnes se tordaient dans les convulsions d'un fou rire, parce que la bataille avait lieu entre une Picarde et un exempt, et parce que l'exempt était rossé par la Picarde.

Dès le commencement du tournoi, une dizaine de juges de camp, garçons bouchers, mitrons ou compagnons de jurandes, s'étaient chargés de faire le cercle et de maintenir le combat dans des conditions honorables. L'exempt n'y allait pas de bon cœur; il se défendait mollement et prenait chasse de temps en temps autour du carrosse, dont le cocher immobile présentait l'image de la plus haute impartialité.

Un instant avant l'apparition de Fortune, la Picarde avait soulevé des tonnerres d'applaudissements en déchirant du haut en bas sa jupe, qui la gênait pour courir.

Elle était, cette brave fille, d'une agilité extraordinaire, et en un moment où l'exempt s'abritait derrière l'attelage, elle avait franchi les deux chevaux par un tour de voltige exécuté à miracle.

C'était alors que le malheureux homme de police, se voyant acculé, avait, d'un geste peut-être involontaire dégainé son épée.

Autre tonnerre, mais, cette fois, tonnerre de huées.

L'épée avait été brisée sur le genou d'un garçon boucher, et désormais les deux champions étaient étroitement aux prises.

L'exempt avait retrouvé du courage tout au fond de l'impossibilité où il était de fuir ; il gardait bon pied, bon œil, en définitive, ce n'était pas un adversaire à dédaigner ; mais il y avait un diable dans le corps de cette Picarde. Ses bras et ses jambes frappaient tout à la fois ; elle semblait avoir inventé ce bel art, une des gloires de notre ère moderne, que tous les peuples civilisés connaissent sous le nom de boxe française.

L'exempt étourdi par ce déluge de coups, cherchait surtout à la saisir ; mais chaque fois qu'il s'élançait, refermant les bras et croyant la tenir enfin, il n'embrassait que du vent, et la terrible Picarde faisait tomber sur son crâne comme un véritable déluge de coups de poing.

- La mule du pape ! dit Fortune, dont le premier regard jugea le triste état de l'exempt, elle va mettre monsieur mon frère en capilotade !

- Assez ! assez ! criaient en ce moment des fenêtres quelques femmes compatissantes.

- La paix ! répondirent les juges du camp : la brave fille venge son honneur que le rat de police a voulu lui ravir. Hardi, la Picarde ! travaille mon enfant !

La Picarde travaillait. Elle avait commencé en riant, mais elle s'acharnait maintenant à la besogne et le sang lui venait aux yeux.

Fortune traversa le cercle, appuyé sur sa canne à pomme d'or. Il était en pleine lumière ; tout le monde le regardait et un murmure sourd s'éleva parmi la foule.

Tout Paris, les petits et les grands, les pauvres et les riches, connaissaient cette figure légendaire.

Le nom de Richelieu vola de bouche en bouche.

Seul, le garçon boucher, qui était le plus près de lui et qui avait la vue basse peut-être, ne sut pas à qui il avait affaire. Il le prit par la basque de son habit sans aucune façon et voulut le faire reculer.

Fortune se retourna paisiblement et lui brisa son jonc sur la tête.

Il y eut un grand silence, et nous sommes forcés de l'avouer, tout le monde trouva que M. le duc avait raison.

Les camarades du garçon boucher, qui tenait sa tête à deux mains, lui dirent :

- Tu n'avais donc par reconnu M. le duc ?

Et ce bon garçon lui-même murmura en se tirant une mèche de cheveux :

- Monsieur le duc, je ne vous avais pas reconnu.

En ce moment, l'exempt, qui était aux abois, submergé par un véritable déluge de soufflets, de bourrades et de ruades, tomba sur ses genoux, mais sans demander grâce.

La vindicative Picarde s'élança sur lui et le saisit aux  cheveux.

Fortune prit la Picarde à bras-le-corps par derrière:

- Pas de mauvais coup ! cria-t-on de tous côtés; prends garde, ma commère, c'est M. le duc.

Ceci n'eût pas arrêté la Picarde, mais Fortune lui dit en  même temps à l'oreille :

- Corbac ! mon prince, il n'en peut plus. Vous en avez fait assez pour un portefaix, mais trois fois trop pour un gentilhomme.

La prétendue Picarde se retourna et le regarda d'un air ébahi.

- Croyez-vous, cavalier ? murmura-t-elle. Par morbleu, vous avez bien fait de venir; car j'ai idée que j'allais l'étrangler !

Le cercle, cependant, s'était rétréci, et les lueurs de toutes les lanternes se dirigeaient vers le visage de Fortune.

C'était là un dénouement inattendu, curieux, une péripétie de choix : le hasard comblait, cette nuit, les badauds du quartier Saint-Antoine, et quand même la Picarde eût assommé tout à fait l'exempt, la foule n'aura pas eu tant de plaisir.

On s'en donnait à cœur joie de regarder ce brillant duc de Richelieu, que personne n'avait jamais vu de si près ; quelques-uns, tournant les yeux vers le malheureux homme de police, toujours agenouillé sur le parterre, commençaient à remarquer la ressemblance qui existe entre lui et son sauveur.

- Eh bien ! bonhomme, lui dit Fortune avec bonté, tu peux te relever si tu veux et rentrer dans ton carrosse de louage. Que ceci te serve de leçon; les marauds comme toi sont battus quand ils essayent de singer les gens de qualité comme nous.

La foule applaudit cette morale. La Bastille, qui regardait tout cela de loin, avait encore soixante ans à vivre.

Le vrai duc de Richelieu se mit sur ses pieds en chancelant, et leva enfin ses yeux gonflés sur Fortune.

C'était un esprit fort, mais comme presque tous ceux qui ne veulent plus croire en Dieu, il était superstitieux jusqu'à l'enfantillage.

La vue de Fortune couvert de ses habits de la veille lui fit le même effet que s'il se fût aperçu lui-même dans une glace.

Et comme il n'y avait pas de glace, il passa ses deux mains blanchettes et tremblantes sur ses yeux éblouis.

- Qui êtes-vous ? balbutia-t-il, en proie à une risible terreur.

Fortune le regarda du haut en bas.

- Ah ça ! dit-il, qui es-tu toi-même ? j'entends conter depuis quatre ou cinq jours cette bourde d'un croquant, allant et venant dans Paris, qui a l'impertinence de me ressembler trait pour trait.

La foule ponctua cette interpellation par un bruyant murmure. Elle s'amusait mille fois mieux qu'à la fête du roi.

- On a été jusqu'à me faire entendre, poursuivit Fortune, que le susdit maraud pourrait bien être un bâtard de monsieur mon père. Personne n'est à l'abri de cela. Si la chose est vraie, mon garçon, je te défends de rester dans la police. Viens me voir demain matin; je t'achèterai une lieutenance dans un régiment partant pour les Indes, et tu iras te faire tuer proprement loin d'ici.

Il pirouetta sur ses talons et le vrai duc, qui avait l'air d'un homme ivre, franchit le marchepied de sa voiture au milieu des cris de la foule.

La foule lui reprochait de ne pas savoir dire seulement : « Grand merci ».

Le carrosse s'ébranla. Dix minutes après, les derniers curieux qui quittaient la place, étonnés de voir, a l’entrée de la cour de Guéménée, M. le duc de Richelieu et la Picarde en grande conférence et se tenant les côtes à force de rire. L'entente familière qui s'était établie tout à coup entre monsieur le duc et la Picarde était faite assurément pour tenir en haleine la curiosité des badauds. Mais M. le duc de  Richelieu avait fait un geste de la main en disant : « Rentrez chez vous, bonnes gens » et malgré la grande envie que chacun avait de savoir, tout le monde s'était retiré.

Marton regardait Fortune à la lueur du réverbère voisin et disait avec conviction :

- Si vous vouliez, cavalier, Paris serait bien embarrassé de savoir lequel de vous ou de l'autre est le vrai Richelieu. Les poings me démangent en vous regardant :

- Corbac ! c'est de la goinfrerie, s'écria Fortune. Vous l'avez battu à plate couture. Avait-il pénétré auprès de notre belle Aldée ?

- Jamais ! Vers sept heures du soir, on a sonné à la porte de l'escalier. C'était un petit homme qui arrivait avec un grand chien et qui n'avait pas l'air très assuré

- II vous a dit : « L'heure est venue », interrompit Fortune.

- Juste ! et il demanda la pâtée pour lui et pour sa bête, ajoutant qu'il était de vos amis. Muguette a emmené Aldée dans la chambre de la vieille dame, et je suis resté seul en face de l'armoire mystérieuse.

« Il faut vous dire, interrompit ici Courtenay, que Mlle de Bourbon avait été agitée tout le soir et qu'elle avait contraint cette chère petite Muguette à lui passer une robe blanche. Elle avait voulu aussi des fleurs dans ses cheveux. Ah ! cavalier, nous aurons bien de la peine avec la pauvre Aldée, mais, sur ma foi, son malheur ne fait qu'augmenter ma tendresse.

Fortune lui serra la main silencieusement. Courtenay reprit :

- Elle a chanté, elle a dansé, et les larmes me venaient aux yeux en la voyant si gracieuse et si belle. De temps en temps, elle venait vers moi et me regardait avec tristesse en murmurant ces mots, toujours les mêmes : « J'irai ! j'irai ! »

- Il y a quelque dessein extravagant dans la nuit de cette pauvre cervelle ! murmura Fortune, mais nous verrons.

- Le plus fort est fait, riposta Marton. Je voudrais gager que M. de Richelieu a renoncé pour toujours à l'armoire.

- Voyons l'aventure de l'armoire, dit Fortune.

- Quand la petite Muguette fut partie, raconta Courtenay, il se fit un bruit derrière les robes ; puis les planches craquèrent et je fus l'homme le plus étonné du monde en voyant paraître un exempt. Je crus d'abord que c'était vous, d'autant que ce matin, vous aviez un costume pareil !...

- La mule du pape ! vous dites bien, puisque c'était le même, interrompit Fortune. Cette Zerline est un démon.

- Je m'écriai, repartit Courtenay : « Pourquoi diable, entrez-vous par ici, cavalier ? » Mais une bourse très bien garnie, et que le nouvel arrivant me jeta en guise d'exorde, me donna à réfléchir. Je reconnus en outre, auprès de l'oreille gauche, la cicatrice d'une de mes bourrades de la Bastille, et, pour en avoir le cœur net, je fis une belle révérence en murmurant :

« Monsieur le duc, qu'y a-t-il pour votre service ? » Il eut l'effronterie de me répondre :

« - J'ai ouï dire que la chère enfant n'a pas la cervelle bien solide, mais on ne lui fera aucun mal. Il s'agit d'une simple gageure : mon honneur en dépend, vertubleu ! et fût-elle prise de la fièvre ou du chaud mal, je veux l'avoir cette nuit à ma petite maison de la Ville-l'Évêque.

« C'est assez d'explications comme cela, qu'en pensez-vous, cavalier ? Mes poings se sont noués d'eux-mêmes et j'ai commencé à le battre tout de suite. Je l'ai battu dans la chambre et dans l'antichambre, je l'ai battu sur le carré, dans l'escalier, tout le long de la cour de Guéménée et je l'ai battu surtout dans la rue où nous sommes arrivés, suivis déjà par tous les voisins. II ne criait pas, je dois lui rendre cette justice : il porte bien les coups, mais moi je criais pour deux, et le monde s'est rassemblé. La vue de toute cette foule me donnait du cœur à la besogne, et l'idée me venait de tuer ce vil coquin à force de soufflets. Si vous n'étiez pas arrivé, cavalier...

- J'avais besoin de lui ailleurs, interrompit Fortune, sans parler des liens de la nature, qui m'obligeaient à ne le point laisser assommer tout à fait. J'ai dû vous toucher un mot de mon plan en temps et lieu ; c'est une jolie chose, et il faut que monsieur le duc soit chez lui, ce soir, pour la réussite de mon plan. La peste ! Marton, ma mie, nous n'avons pas fini de rire !

Un cri déchirant lui coupa la parole.

Le cri venait de la cour de Guéménée, où l'on disait :

- Raymond ! Marton ! au secours !

Fortune devint tout blême, parce qu'il avait reconnu la voix de Muguette.

Au moment où le prince et lui s'élançaient, Muguette parut en effet au bout de l'allée. Elle vint tout en larmes et haletante se jeter dans les bras de notre cavalier.

- L'avez-vous vue ? balbutia-t-elle.

- Qui ? demanda Courtenay, Aldée ?

- Elle n'est plus là, répondit Muguette à travers ses sanglots. Elle a fui, elle est perdue !

 

 

XXVIII. Où Fortune n'a plus qu'à suivre son plan

 

Fortune et Courtenay interrogèrent la pauvre petite Muguette que ses larmes étouffaient.

Voici ce qu'elle leur apprit :

Pendant que la grande bataille de Marton et de l'exempt commençait dans la chambre à coucher d'Aldée pour se continuer au dehors, Muguette servait l'homme au chien qui prenait son repas dans la salle à manger. La Pistole avait recouvré son excellent appétit, mais l'inquiétude le tenait toujours à la gorge, car au moindre bruit il se levait, mettant l'épée à la main.

Le chien Faraud imitait son maître de point en port, tantôt rongeant un os de bon cœur, tantôt se dressant sur ses pattes en flairant au vent avec menace.

Aldée était près de Mme la comtesse de Bourbon, dans l'appartement de cette dernière.

La comtesse appela au bout d'un quart d'heure à peu près pour s'informer d'où venait ce bruit qui entrait par les fenêtres ouvertes.

C'était comme un long murmure qui allait s'enflant et s'abaissant, selon les caprices de la bagarre.

Il arrivait par bouffées de la rue Saint-Antoine et traversait toute la cour de Guéménée.

La vieille dame était fort en peine, ce bruit lui faisait peur.

Quand Muguette s'étonna de l'absence d'Aldée, qu'elle croyait trouver chez la comtesse, celle-ci s'écria :

- Mlle de Bourbon n'est-elle pas avec vous, ma fille ?

Et tout de suite après elle ajouta :

- J'ai sur la poitrine comme le poids d'un grand malheur !

Muguette s'élança dans la chambre à coucher d'Aldée, qui était vide.

Sur les meubles et sur le lit il y avait des objets de toilette jetés en désordre, comme si la pauvre jeune fille privée de raison eût fait parmi ces chiffons, au dernier moment, un choix précipité.

La porte qui donnait sur l'antichambre était grande ouverte, aussi bien que la porte de l'antichambre elle-même communiquant avec l'escalier.

Mais ce qui frappa Muguette davantage, ce fut la vue de l'armoire, au fond de laquelle un trou béant livrait accès dans la maison voisine.

II y avait tout auprès de l'armoire des feuilles de rose blanche sur le plancher, et Muguette se rappelait bien avoir vu Aldée passer une rose blanche dans ses cheveux.

- Et te souviens-tu, interrompit ici Muguette, te souviens-tu, mon cousin Raymond, je t'avais dit que notre chère Aldée allait tout le jour répétant : « J'irai ! j'irai… »

- Je me souviens, murmura Fortune, et je te demandai si par hasard elle n'avait point reçu quelque message. Tu me répondis : « impossible ! »

- Je croyais que c'était impossible, murmura Muguette en baissant la tête, mais je me trompais, mon cousin Raymond, car il y avait un papier sur le plancher parmi les feuilles de rose blanche.

- Que disait le papier ? s'écrièrent à la fois Fortune et Courtenay.

- Le papier disait, répliqua Muguette : « Le prisonnier de la Bastille viendra chercher ce soir la belle des belles, mais s'il ne peut vaincre les obstacles, la bien-aimée sait le chemin du rendez-vous... »

Il y eut un silence, puis Fortune et Courtenay dirent en même temps :

- Elle avait donc déjà reçu d'autres messages !

- Comme j'achevais de lire le billet; reprit Muguette, j'ai entendu, dans la nuit de la maison voisine, de l'autre côté de l'armoire, un grand gémissement.

« Et en même temps, l'homme au chien est entré dans la chambre, tenant par le collier sa bête qui l'entraînait.

« Le chien s'est lancé vers le trou et l'homme n'a pas osé le suivre.

« Mais moi, j'ai pris un grand flambeau et j'ai couru derrière le chien en criant :

« - Aldée ! mademoiselle Aldée !

« Un second gémissement m'a répondu.

« C'était une grande chambre toute nue. Il y avait au milieu, sur le carreau, un vieillard moribond qui gémissait.

« Ses cheveux gris étaient épars, ses yeux .semblaient vides et toute sa figure s'agitait en une grimace effrayante...

- Chizac ! murmura Fortune, Chizac-le-Riche !

- Le chien flairait les poches du vieillard avidement, poursuivit Muguette; il y fourrait son museau tout entier et en retirait des papiers de caisse.

« Le vieillard disait d'une voix creuse :

« - Je ne veux pas de prêtre ! je ne suis pas malade ! j'achèterai la santé et la vie, j'achèterai les juges, j'achèterai le roi !

- Que nous importe tout cela ? s'écria Courtenay. Aldée ! Aldée ! ne nous parle que d'Aldée !

Fortune gardait le silence.

- Aldée, répéta Muguette, moi aussi je ne pensais qu'à Aldée. Je me détournai du vieillard qui râlait et courus de chambre en chambre dans cette maison vide, appelant toujours : « Aldée ! Aldée ! » La dernière porte que j'ouvris me mit sur un palier, et je descendis les marches. Je me trouvai dans la cour de Guéménée, à dix pas de notre porte. Le vent éteignit mon flambeau et je me mis à courir comme une pauvre folle, en criant : « Au secours !

Courtenay se frappa le front violemment.

- Et je ne l'ai pas deviné ! s'écria-t-il. Au moment où je sortais dans la rue, poussant cet homme devant moi, j'ai vu une forme blanche qui glissait le long des maisons... Par le saint sépulcre ! je donnerais le nom de mon père pour des habits et une épée !

- Mon prince, répliqua Fortune, le costume n'y fait rien, et dans tout ceci l'épée n'aura point de rôle.

« Rentre à la maison, chérie, interrompit-il en prenant Muguette dans ses bras, et dis à la comtesse de Bourbon qu'elle reverra sa fille avant qu'il soit deux heures, ou qu'il n'y aura plus de cavalier Fortune !

« Prince, reprit-il presque gaiement, nous avons deux paires de bonnes jambes pour faire une longue route ; nous allons voir lequel de nous deux va gagner, ce soir, le prix de la course ! »

M. le duc de Richelieu était un de ces heureux à qui rien ne résiste, pas même le sort, et qui finissent par se regarder comme les créanciers éternels de la victoire.

Habitué à triompher partout et toujours; il ne savait point supporter une défaite, et l'idée du ridicule, qui jamais ne l'avait atteint, lui faisait horriblement peur.

Déjà une fois il avait été battu par ce fou de Courtenay, mais c'était à la Bastille, et l'intervention des deux princesses donnait à l'anecdote une très piquante tournure.

Ici rien, sinon une grêle de taloches reçues dans la plus grotesque situation qui se puisse imaginer !

M. le duc avait été roué de coups, comme une recrue, par une bonne grosse fille, devant deux mille badauds des deux sexes. Son déguisement d'exempt ajoutait au désolant comique de l'aventure.

Il croyait bien avoir reconnu Courtenay sous le bavolet de sa terrible ennemie, et d'ailleurs n'y avait-il point cet insolent drôle, travesti en Richelieu, qui avait interverti les rôles et qui lui avait sauvé la vie en lui donnant un brevet de bâtardise ?

Contre celui-là le courroux de M. le duc ne connaissait point de bornes, il l'aurait poignardé sans pitié.

On a vu de ces éblouissants vainqueurs perdre en un seul jour tout leur prestige. Il suffit pour cela d'un éclat de rire ; or, M. le duc de Richelieu entendait d'avance l'éclat de rire qui devait éveiller la ville et la cour le lendemain matin.

C'était une comédie complète, une farce qui serait jouée certainement à la foire sous ce titre : « La gageure d'Arlequin ».

La gageure ! à ce seul mot le pauvre duc n'avait plus que de l'eau tiède dans les veines. Ils étaient tous là-bas à l'attendre dans la salle à manger fleurie : Cadillac, Bezons, Gacé - Gacé, le tenant de son pari - la duchesse, la marquise, les danseuses, tous et toutes s'étonnant déjà de son retard !

Quelle friandise pour ce monde jaloux ! Richelieu battu, battu à plate couture !

Richelieu qui avait promis à cette tablée de roués et de nobles courtisanes le spectacle d'un double sacrifice. Richelieu qui avait désigné lui-même pour victimes les deux reines de beauté entre lesquelles se partageait l'admiration de Paris !

Ni l'une ni l'autre ! La princesse de sang royal lui manquait, comme la fille en deuil du pauvre musicien ; il revenait seul de la chasse infructueuse, les cheveux mêlés, la joue rouge, le front contusionné, les habits en lambeaux.

Au lieu du splendide gibier dont il avait vendu la peau d'avance, il rapportait, pendu aux basques de son costume d'exempt, le plus effrayant sujet de chanson satirique qu'on eut proposé depuis vingt ans à la verve rieuse des rimeurs !

Voyons ! il faut plaindre un peu ce misérable duc, affaissé dans l'angle de son carrosse et tenant à deux mains ses tempes endolories où il avait des noirs et des bleus.

Il eut l'idée de se tuer, lui, Richelieu, et de donner au suicide de Vatel un pendant historique:

Mais on aurait ri du coup d'épée. Le coup d'épée n'aurait pas eu d'autre résultat que de fournir un couplet de plus à la chanson.

Comment se venger de la Picarde ? comment assommer cet impertinent bâtard ?

Il y avait l'exil qui était aussi un refuge. M. de Richelieu se vit dans les plaines de la Hongrie ou tout au fond des forêts vierges du Nouveau-Monde, mais il lui semblait entendre de si loin les épigrammes de Gacé et le rire aigre de la Souris.

Il savait son monde parisien sur le bout du doigt, il avait conscience de ce fait qu'après sa déconvenue, pas une seule parmi les mille femmes attelées à son char ne prendrait le deuil de son prestige défunt.

Il sentit à ses yeux comme une démangeaison et une brûlure. Il ne connaissait point cela : il n'avait pas pleuré à la mort de son père ; il n'avait pas pleuré non plus quand cette pauvre douce victime, Mme Michelin, était morte en lui pardonnant.

II n'avait jamais pleuré.

Il porta la main à sa paupière et sentit une goutte d'eau qui mouillait le bout de ses doigts.

C'était une larme, la première larme de Richelieu !

Tandis que M. le duc, démentant sa renommée, donnait ainsi de précieuses marques de sensibilité, le carrosse avait marché, traversant tout Paris. Il s'arrêta au coin de la rue d'Anjou et du chemin de la Ville-I'Evêque, devant la porte de la petite maison louée à Chizac-le-Riche.

M. le duc sortit en sursaut de ses réflexions, et sa première pensée fut d'ordonner à son cocher de prendre la route de Saint-Germain-en-Laye.

Il n'y avait, en effet, de possible que la fuite.

Mais la gloire n'est jamais un pur fruit du hasard. Tous les héros dont les noms sont inscrits dans les annales du monde ont possédé quelque vertu apparente ou cachée qui les mettait au-dessus du commun des mortels.

La vertu de M. le duc était de ne jamais jeter ses cartes avant la fin de la partie. L'espoir lui vint que peut-être ses convives avaient manqué à l'appel, que son cuisinier était mort, ou qu'un incendie avait dévasté l'intérieur de la petite maison.

Sur son ordre, le cocher sonna et demanda M. Raffé.

Le célèbre valet de chambre vint, tiré à quatre épingles comme toujours, et ouvrit la portière du carrosse.

- Comment, coquin ! s'écria-t-il à la vue du costume d'exempt qui déguisait son maître, c'est encore toi !

M. le duc dressa l'oreille.

- M. Raffé, dit-il, connaissez-vous donc le quidam qui porte aujourd'hui sur ses épaules l'habit que j'avais hier ?

Le valet de chambre se courba en deux et balbutia :

- Les convives de M. le duc sont au grand complet et font tapage en se plaignant de son retard.

La maison n'avait pas brûlé.

-Ils peuvent attendre, dit M. le duc avec mauvaise humeur, j'ai ma migraine et je vais me mettre au lit.

- Comment ! comment ! s'écria Raffé, et les deux belles personnes qui attendent M. le duc !

Richelieu crut avoir mal entendu.

- De qui parles-tu ? balbutia-t-il.

- De celles qui devaient nécessairement venir, répondit Raffé, est-ce que M. le duc a jamais perdu une gageure galante ?

Richelieu sauta hors du carrosse.

- Elles seraient ici ! interrogea-t-il en se plantant devant Raffé : Thérèse Badin et Melle de Bourbon.

- Elles sont ici, répondit le valet. Comment n'y seraient-elles pas, puisque c'était le bon plaisir de M. le duc ? Thérèse Badin me paraît fort impatiente et Mlle de Bourbon est un peu...

Il n'acheva pas, mais il se toucha le front.

- Du reste, ajouta-t-il, ces messieurs et ces dames ont bu comme des futailles là-haut, en vous attendant, et ce sera une jolie soirée !

Richelieu s'était redressé de toute sa hauteur.

Le vaincu n'était plus là, il n'y avait que le héros.

- Allons souper ! dit-il en passant le premier le seuil de la maison.

- J'espère, insinua Raffé, que M. le duc va faire un bout de toilette.

- Il n'y a pas de plus brillante toilette pour le général vainqueur, repartit Richelieu, que l'uniforme troué par les balles et souillé par la poussière de la mêlée : je veux me montrer dans ma gloire ! Donne-moi seulement une épée : j'ai dû briser la mienne sur le crâne de quelque coquin.

II avait eu raison de garder son jeu jusqu'au bout : la dernière carte était la bonne.

En prenant bravement les devants, avec l'esprit qu'il avait et l'effronterie que nul ne pouvait lui refuser, il pouvait tourner les canons et changer du tout au tout la face de la bataille.

Il avait le premier la parole, ce qui est une chose suprême ; rien ne lui était plus facile que de transformer sa déconvenue en triomphe, puisque Dieu lui donnait les deux conquêtes promises et que la gageure était gagnée.

Courtenay, déguisé en Picarde, et ce bâtard qui avait pris le nom et les habits de Richelieu étaient des vaincus, puisqu'ils n'avaient rien pu empêcher. Leurs efforts, les obstacles accumulés, la lutte au milieu de la foule ameutée, tout ajoutait désormais un prix infini à la victoire.

- J'ai été battu, dit-il, imposant silence à la bruyante acclamation qui accueillait son entrée. Plaignez-moi, mes amis.

- Comme vous voilà fait, duc ! s'écria-t-on de toutes parts.

Richelieu promena son regard autour de la table où tout le monde était ivre déjà autant qu'il le pouvait souhaiter.

- J'ai été battu comme plâtre, poursuivit-il; ah ! ah ! Gacé, mon ami, tes cent pistoles m'ont coûté cher !

- Pourquoi cette mascarade ? demanda Cadillac.

- Il a le visage tout meurtri ! s'écrièrent à la fois plusieurs dames.

Et la duchesse qui avait le chambertin tendre, ajouta :

- Armand, mon cher trésor, dis-moi le nom du brutal, et fût-il prince du sang, je le fais assommer par ma livrée !

- Le brutal est prince, répliqua Richelieu, et prince du sang à ce qu'il dit, mais pour l'assommer je n'ai eu besoin de personne.

Il avait gagné le milieu de la table, où restaient trois places vides : une pour lui, les deux autres pour Mlle de Bourbon et Thérèse Badin.

- Ça, monsieur le comte, reprit-il en s'adressant à Gacé, je vous fais observer que j'aurais pu aisément rompre notre gageure, car dans l'intervalle nos deux reines de beauté ont changé de condition : l'une a perdu son père, ce qui est un empêchement aux bagatelles d'amour; l'autre est devenue folle.

Il y eut une sorte de malaise parmi ces hommes et ces femmes qui étaient habitués pourtant à ne s'étonner de rien.

Richelieu poursuivit :

- Je suis fâché d'avoir parié cent pistoles, c'est trop cher. Le beau ce serait de brûler une ville pour un petit écu et l'honneur. Avez-vous envie de rire ou de pleurer ? Buvez si le cœur vous manque et sachez qu'un galant homme n'a que sa parole. Je vous avais promis pour régal les deux plus belles filles de Paris : plutôt que d'en avoir le démenti, je vous les aurais servies mortes !

Disant cela, il était mignon à croquer.

Sa voix fondait comme un bonbon et son sourire était de sucre; il ajouta en se tournant vers la porte :

- Raffé, qu'on apporte ma chasse ; Aldée de Bourbon et la fille à Badin !

 

 

XXIX. Où Fortune a le plaisir de voir la réussite de son plan

 

Les femmes étaient ivres, les hommes auraient eu honte de montrer ce qui leur restait de cœur. Le temps le voulait ainsi; la fable de la Fontaine était retournée; les bœufs essayaient de s'aplatir en grenouilles et tout ce vieux monde se mourait étranglé par le blasphème idiot.

Gacé tout seul protesta, Encore était-ce par rancune :

- Nous jouons à qui perd gagne, dit-il ; Duc, quand je devrais te donner dix mille louis au lieu de cent pistoles, je ne voudrais pas être à ta place.

Richelieu lui adressa un petit signe de tête protecteur.

- Comte, murmura-t-il, tu es austère comme fut Barbe-Bleue, on sait cela. Ta chère petite comtesse est obligée de m'écrire maintenant du fin fond de l'Anjou.

Gacé devint livide et voulut se lever, mais il fut contenu par ses voisins, tandis qu'un éclat de rire faisait le tour de la table.

Les verres s'emplissaient et se vidaient, je ne sais comment, les toilettes se débraillaient d'elles-mêmes. Toutes les faces tournaient au rouge et les voix rauques se rouillaient,

En quelques minutes, la débauche élégante s'était faite orgie.

La porte s'ouvrit. Thérèse Badin parut la première en grand deuil ; elle tenait à la main le glaive breton, le collier d'abeilles et l'enveloppe de parchemin où était le traité espagnol.

C'était une honnête fille que Thérèse, mais elle avait vu le monde, et le spectacle de cette ripaille ne lui fit pas peur.

Elle recula seulement d'un pas dans le premier mouvement de sa surprise et les belles lignes de sa bouche eurent une expression de dédain irrité.

Toutes les bacchantes, duchesses ou sauterelles, se levèrent en tumulte et agitèrent leurs coupes pour lui souhaiter la bienvenue.

Elle écarta d'un geste froid M. de Cadillac, qui lui offrait la main et marcha droit à Richelieu.

Richelieu voulut lui prendre un baiser.

Elle le repoussa si rudement qu'il chancela.

- Vous m'avez menti, monsieur le duc, dit-elle, et cela est lâche, car vous avez dû croire que la fille d'un pauvre homme décédé n'aurait point de défenseur contre vous.

Elle se tourna vers les convives et ajouta :

- J'aimais M. le duc de Richelieu. J'ai une lettre de lui où il m'affirme que mon deuil sera respecté chez lui. A qui la honte ?

On regardait et on écoutait. La moindre plaisanterie obscène eût ramené le rire, car Thérèse Badin ne pouvait  en imposer longtemps à de si grandes dames et à de si grands seigneurs.

Mais Richelieu à qui seul appartenait le rôle de boute-en-train, ricanait blanc et cherchait en vain un bon mot qui le fuyait.

Ses yeux étaient fixés sur l'enveloppe timbrée aux armes de S. M. Catholique et son regard exprimait une vague inquiétude.

Thérèse déposa devant lui le glaive, le collier et l'enveloppe, en disant :

- Voici ce qui vous appartient.

Au moment où M. de Richelieu mettait la main sur l'enveloppe, la porte s'ouvrit de nouveau, et une jeune fille, qui avait au front la pâleur d'une morte, franchit le seuil.

Tout le monde connaissait la Badin, qui était la beauté même, la grâce, la jeunesse ; personne, parmi les convives, n'avait jamais vu celle-ci. Elle était belle autrement que Thérèse, plus belle encore peut-être, mais il y avait dans sa beauté quelque chose d'étrange et de douloureux.

Elle était habillée de blanc, elle avait des fleurs à demi effeuillées dans les cheveux. La coupe de sa robe rappelait d'anciennes modes devenues comiques et pourtant toute sa personne répandait une exquise saveur de mélancolie et de majesté.

Elle ne vit même pas les gens qui étaient autour de 1a table; son regard s'élança vers Richelieu et une délicate rougeur colora ses joues. Elle se mit à marcher légère comme une vision, et les boucles de sa merveilleuse chevelure se balancèrent sur ses épaules d'enfant.

Il y avait dans la salle un grand silence ; l'orgie, était vaincue.

Aldée de Bourbon jeta ses deux bras charmants autour du cou de Richelieu, étonné, presque repentant.

Il y avait dans le rayonnement de sa prunelle un angélique, un délicieux amour.

Elle ne dit rien, mais deux perles de cristal se balancèrent à ses longs cils et roulèrent lentement le long de ses joues.

Thérèse regardait la porte d'entrée derrière laquelle un bruit se faisait.

M. de Gacé tira de sa poche une bourse qu'il lança jusque dans le giron de Richelieu.

- Duc, dit-il, voilà tes cent pistoles; tu es un infâme !

La bourse rebondit sur la table, où les pièces d'or s'éparpillèrent.

Thérèse sourit amèrement. Quelque chose passa dans les grands yeux d'Aldée.

- Mordieu ! dit la duchesse qui parlait gras comme un ange, est-on ici à l'enterrement ? J'ai soif, buvons !

- Et chantons ! ajouta la Souris.

- Et dansons ! dirent les autres.

L'orgie se réveilla.

Pour la première fois le regard d'Aldée se tourna vers ces femmes et ces hommes qui l'entouraient. Elle se dégagea de l'étreinte de Richelieu, qui avait pris sa taille à deux mains, et le repoussa doucement.

Ses doigts qui frémissaient touchèrent son front. Elle poussa un cri faible, disant :

- Où suis-je donc ici ?

Puis, se couvrant le visage de ses mains, elle tomba comme une morte.

Au même instant, trois coups furent frappés à la porte d'entrée et une voix dit au dehors :

- De par le roi !

Tout le monde se leva en désordre. Ce fut Thérèse Badin qui ouvrit la porte.

M. de Saintot, capitaine des gardes, entra l'épée à la main.

Par une autre porte et malgré les efforts de Raffé, d'autres intrus faisaient irruption : c'étaient le cavalier Fortune et Courtenay, cachant leurs déguisements sous des manteaux ; c'étaient ensuite l'inspecteur Bertrand, René Briand et des hommes de la lieutenance.

Avant même que M. de Saintot eût parlé Courtenay avait relevé Aldée et  la soutenait dans ses bras.

L'inspecteur Bertrand, non moins agile, avait mis la main sur le traité d'Espagne, et René Briand était aux côtés de Thérèse.

- Monsieur le duc, dit Saintot, le costume que vous portez vient de l'Arsenal ; tous les gens qui ont été arrêtés, les armes à la main sous le vestibule de l'Opéra, ce soir, portaient le même costume que vous. Je vous prie, au nom du roi, de me rendre votre épée, et j'ai bien peur, cette fois, que vous ne la revoyiez de longtemps.

- M'accuse-t-on d'avoir conspiré ? s'écria Richelieu.

L'inspecteur Bertrand remit au capitaine des gardes le collier, le glaive et le traité.

- Voici les preuves que j'avais promises, dit-il.

- Comment ! s'écria la duchesse, on va remettre ce pauvre amour à la Bastille !

- Pourquoi allait-il dans cette galère ? riposta la Souris. Philippe d'Espagne ne me rendrait pas les mille louis de pension que me fait M. le Régent !

Gacé, qui tournait à la contrition comme tous les maris de sa sorte, pensa :

- Y a-t-il donc une justice au ciel !

M. de Richelieu rendit son épée. En descendant les escaliers, escorté par Saintot et ses gardes, il put entendre ses convives qui demandaient gaiement leurs carrosses.

Fortune resta le dernier avec M. Raffé et lui dit :

- Je suis le bienfaiteur de la maison de Richelieu, car mon coquin de frère n'a pas encore d'héritier, et, sans moi, le nom de Monsieur mon père était soufflé ce soir comme une chandelle.

On ne dormit pas cette nuit dans la maison de la rue des Tournelles où Fortune, qui était apparemment le maître du logis, avait donné asile à Thérèse Badin.

Thérèse avait subi la réaction de sa vaillance; on avait été obligé de la porter à bras jusqu'au carrosse. Elle reposait maintenant dans la chambre d'Aldée, la main dans la main de René Briand.

Aldée dormait, étendue sur le lit de sa mère qui, pour la première fois depuis longtemps, se tenait droite et raide dans son fauteuil.

M. de Courtenay avait repris les habits de son sexe.

La vieille dame causait avec beaucoup de sagesse et tenait le dé de la conversation.

- La fille du musicien Badin, disait-elle, est une fort belle personne ; mais ce que je reproche surtout à ce parvenu de Richelieu, c'est de l'avoir mise dans le même tiroir que l'héritière unique de Bourbon d'Agost. Voilà où gît le manque absolu de savoir-vivre. Quant à la réputation de mon Aldée, il est constant qu'une jeune princesse ne peut répondre des sorts, enchantements ou mauvais regards qui lui sont jetés par des loups-garous, par des nécromants ou des vampires.

- Madame, interrompit Courtenay, qui était agenouillé près du lit et qui guettait le réveil de la malade, Mlle de Bourbon est pour moi plus pure que les anges et malheur à qui ne serait point de mon avis ! Mon meilleur espoir est qu'elle daignera favorablement accueillir ma recherche.

- Eh ! eh ! interrompit la vieille comtesse en souriant, vous êtes un prince de fort aimable tournure, mon cousin, et quand Mlle de Bourbon a ouvert les yeux tout à l'heure, elle a laissé tomber sur vous un regard qui ne m'a point paru de méchant augure. Le charme est rompu, et dès que notre Aldée sera capable d'entendre la raison, je lui ferai le détail exact de votre généalogie.

- La mule du pape ! murmura Fortune, si elle résiste à cela...

- Approchez, cavalier, ordonna la bonne dame. Après certaine histoire que je vous ai racontée, je ne puis vous en vouloir de votre faiblesse envers M. le duc de Richelieu. Le respect des liens du sang va quelquefois se nicher dans des coins fort drôles. Je vous autorise à vous regarder comme étant l'ami et le serviteur de notre maison.

Elle lui tendit sa main sèche, que Fortune baisa respectueusement, puis elle lui demanda, non sans une certaine nuance d'affection protectrice

- Jeune homme, qu'allez-vous faire de vos deux bras, maintenant ?

- Sur ma foi, ma respectée dame, répondit Fortune, vous avez beaucoup de bonté pour moi. Je m'étais mis sur les épaules tout un paquet de besognes qui touchent à leur fin, ce me semble : voici Thérèse Badin qui va devenir une honnête bourgeoise auprès de mon ami René, et voici votre chère Aldée en train de s'éveiller princesse. Le petit ménage de mon camarade Bertrand va comme un charme; i1 ne me reste plus qu'à régler les affaires de mon ami La Pistole, de sa femme et de leur chien. Si ma petite Muguette veut, nous prendrons notre élan de compagnie et de compagnie, corbac ! nous sauterons le fossé.

Il avait ses lèvres sur le front de la fillette qui pleurait, mais qui riait :

- Chut ! fit en ce moment Courtenay.

Aldée rouvrait ses beaux yeux languissants; elle regarda tout autour d'elle, puis sa paupière se baissa, tandis qu'une fugitive rougeur montait à sa joue.

- Mademoiselle de Bourbon, dit la vieille dame, voici M. le prince de Courtenay qui nous a fait l'honneur de solliciter votre main dans les formes.

Aldée glissa un regard timide jusqu'au prince qui se penchait vers elle, les mains jointes.

- C'est peut-être que j'ai rêvé, murmura-t-elle. Pierre, où donc étiez-vous ?

- Prince, décida la vieille dame comme un juge qui prononce son arrêt, par ces paroles, Mlle de Bourbon témoigne qu'elle agrée votre recherche. Je suis contente d'avoir mené à bien cette négociation qui va réunir en un seul faisceau tant de droits légitimes, mais jusqu'à présent ennemis. Nous mettrons dix royaumes dans le contrat:

- A défaut d'une métairie, pensa Fortune.

Le lendemain, nous retrouvons le cavalier Fortune assis à la table hospitalière de Bertrand, l'inspecteur, dans la maison de la rue de la Monnaie.

On avait envoyé les enfants jouer dans l'antichambre afin de causer commodément. La jolie blonde avait bien le visage un peu pâle, mais elle souriait comme le soldat qui a gagné une bataille décisive.

- Cavalier, disait l'inspecteur, je suis content de vous devoir la vie, car vous nous avez sauvés bel et bien, ma femme et moi, puisque c'est vous qui avez envoyé, rue des Cinq-Diamants, le bon chien Faraud et cet original de La Pistole...

- J'y aurais été moi-même sans ces diables d'affaires voulut interrompre Fortune.

- Je sais, reprit Bertrand, que vous avez rudement travaillé, mais laissez-moi poursuivre. Quand Faraud vint mettre son museau sous la porte de l'ancien cellier où mourut Guillaume Badin, ma femme et moi nous étions réduits à un triste état et nous ne pouvions plus crier.

- Mais comment étiez-vous là ? demanda Fortune.

- Nous étions là, reprit Bertrand, pour avoir voulu assurer le sort des petits. On a bien de la peine à gagner le pain d'une si nombreuse famille !... Mais il n'est pas sans intérêt pour vous de connaître cette histoire-là, cavalier, car j'ai dans ma poche un mandat signé par le bailli suppléant Loiseau, qui m'ordonne de courir sus au nommé Raymond, dit Fortune, prisonnier évadé du Châtelet de Paris.

- Tout n'est donc pas fini ! murmura notre cavalier.

- Tout sera fini ce soir, si vous voulez.

- Grâce à vous ?

- Non, grâce à Chizac-le-Riche.

 

 

XXX. Où Fortune marche sur des millions

 

- Écoutez-moi seulement, reprit l’inspecteur Bertrand. Pour arriver jusqu'à l'ancienne chambre à coucher de feu Guillaume Badin, nous avions suivi, Julie et moi, bien malgré nous, le chemin que Chizac avait pris lui-même, la nuit du meurtre.

- Vous étiez entrés par la porte de la rue ? demanda encore Fortune.

- Non, par une autre porte que personne n'avait vue quand je fis l'enquête, personne, sinon moi. Dès ce jour-là, j'avais deviné l'histoire de Chizac-le-Riche ; c'est mon métier, et ce fut à coup sûr que je promis à Thérèse Badin de retrouver l'assassin de son père.

« Cavalier, interrompit ici l'inspecteur, ma femme et moi, nous n'avons pas toujours été du même avis sur la façon dont il fallait mener cette affaire. Elle me disait souvent : « Va droit ton chemin » ; mais l'état que j'ai fait vingt ans donne l'habitude des routes de traverse. Il y avait d'ailleurs les millions de ce Chizac qui le protégeaient comme une armure magique, et puis je voulais faire tout d'un coup une honnête fortune pour mon troupeau d'enfants. Quand je vais être à mon aise, je changerai de morale : c'est tout ce qu'on peut demander d'un pauvre diable.

La blonde Julie secoua la tête et murmura :

- Dieu a failli nous punir.

- Dieu n'est pas si méchant qu'on le dit, reprit Bertrand ; la preuve, c'est que Faraud est arrivé à temps.

Il tendit la main à Fortune, qui souriait de confiance.

- Vous avez à peu près deviné l'histoire, cavalier, reprit-il ; je vois bien cela. Ma femme et moi, nous étions partis, le soir où vous soupâtes avec nous, pour la pêche de l'argent. Nous voulions beaucoup d'argent. Outre qu'il y a chez nous des enfants dans tous les coins, d’autres peuvent venir encore, et nous nous étions dit « Il faut que chacun de ces bambins vive de ses rentes ! »

- En Italie, grommela Fortune, ils ont un proverbe qui dit : « Garez-vous des loups et des pères ! »

- A Paris, répliqua Bertrand, les loups ne comptent pas, et que dire aux bergers qui vont à l'herbe pour leurs pauvres agneaux. Je continue : Julie et moi, nous avions les moyens de parvenir jusqu'à la chambre à coucher de Chizac. Nous voulions quelque chose comme un bon testament.

« J'étais l'ombre de feu Bertrand, Julie était le fantôme de Colette Besançon, la malheureuse devineresse.

« La veille, une semblable comédie m'avait assez bien réussi, mais Chizac avait consulté dans l'intervalle des abbés ou des philosophes car il était sur la défensive.

« Nous fûmes pris dans une ratière et murés au fond d'un réduit noir qui semblait n'avoir point d'issue. Nous restâmes là sans manger une nuit et un jour, et Julie, pauvre femme, me déchirait le cœur en me parlant des petits. Nos cris n'étaient point entendus. C'était un trou humide, dont les murailles semblaient épaisses comme celles d'une tour.

« Nous étions déjà bien affaiblis et bien découragés lorsque mes mains qui n'avaient jamais cessé de chercher, rencontrèrent sur le sol un anneau encastré dans une dalle. Je soulevai la dalle, et Julie fut obligée de m'aider, car mes forces s'en allaient.

« Sous la trappe, il y avait un escalier. Nous le descendîmes et nous arrivâmes à une porte fermée. Toute la nuit nous travaillâmes à ouvrir cette porte. Nos efforts étaient désespérés car nous sentions que la vie s'en allait en nous.

« Quand la porte céda enfin, Julie seule put en franchir le seuil ; mon dernier effort avait précipité tout mon sang à mon cerveau, et je venais de tomber la face contre le sol.

« Elle appela. Les premières lueurs du jour paraissaient venant de la rue, car nous étions dans le cellier de Guillaume Badin, mais la rue était déserte, et personne ne répondit.

« Julie vint se coucher près de moi, ne sachant même pas que le salut se trouvait désormais à quelques pas de nous.

« Elle s'évanouit et les heures passèrent.

« Nous fûmes éveillés par les hurlements de Faraud et le grand bruit qui se faisait dans la rue, où les voisins attaquaient la porte avec un levier, car les gens s'étaient dit que peut-être il y avait encore là quelque malheur.

« Une demi-heure après, nous étions dans notre logis où Prudence nous faisait chauffer une bonne soupe, pendant que les petits, affolés de joie, sautaient et, chantaient autour de nous.

« Julie était toute au bonheur ; mais je songeais. Je n'avais rien gagné, sinon la connaissance de la route suivie par Chizac pour pénétrer auprès de Guillaume.

« A peine rentré, je reçus un ordre de M. d'Àrgenson qui m'appelait à l'hôtel de Tencin. J'aurais mieux aimé me mettre au lit après avoir avalé mon potage, mais je ne suis pas riche et j'ai besoin de tout le monde.

« A l'hôtel de Tencin, sur ma parole, je vous pris pour le duc de Richelieu. Je fis mon devoir en conscience, comme vous pourriez en témoigner au besoin, et je n'ai quitté M. le duc qu'au guichet de la Bastille.

- Pour aller vous coucher j'espère ? dit Fortune en riant ; vous aviez bien gagné votre nuit.

- Non, répliqua Bertrand, pour retourner rue des Cinq-Diamants, à la maison de Chizac-le-Riche.

- Quoi ! s'écria notre cavalier, malgré l'aventure de la veille !

- Jamais on ne prend deux fois le même renard au même piège, répliqua l'inspecteur. Chizac m'appartient, non pas tout seul; que ferais-je d'une pareille montagne d'or ? Mais j'ai droit à un petit morceau de Chizac : c'est le patrimoine de mes enfants et le repos heureux de notre vieillesse.

Il envoya un baiser à Julie, qui écoutait tout cela paisiblement.

Les blondins continuaient leur joyeux tapage dans la chambre voisine.

- Cavalier, reprit l'inspecteur en se levant, vous avez droit aussi à un morceau de Chizac, et je me souviens d'une généreuse manie qui vous tenait de faire une dot à Mlle de Bourbon : vous pouvez la contenter.

- Fi donc ! s'écria Fortune, avec de pareil argent !

- A votre aise, répliqua Bertrand, ne parlons plus de cela, puisque vous avez des préjugés. Restent deux points : votre engagement envers Thérèse Badin et le soin de votre propre sûreté, car vous êtes toujours sous le coup de la loi, et il faudra bien que je vous arrête pour obéir au mandat du bailli suppléant Loiseau.

- Vous savez bien que je suis innocent, s'écria Fortune, qui se leva à son tour.

- Je ne suis pas juge, répliqua Bertrand; il faut que vous veniez chercher votre liberté, comme je vais, moi, chercher le pain de mes vieux jours.

- Et, demanda Fortune, avec une répugnance manifeste, où voulez-vous me conduire ?

L'inspecteur Bertrand ceignit son épée, mit son feutre et répondit :

- Au lit de mort de Chizac-le-Riche.

Ils sortirent ensemble. Dans la rue, Bertrand passa son bras sous celui de Fortune et reprit :

- Dès le premier jour, Chizac avait cette pensée d'éblouir un malheureux, et d'acheter de gré à gré un remplaçant pour la justice. Votre camarade La Pistole n'est pas le seul qu'il ait marchandé ; j'en connais deux autres qui sont tous les deux en prison. S'il avait voulu rester en paix au début et s'abstenir de tout effort, il est bien certain que personne au monde n'aurait jamais eu l'idée de le soupçonner ; mais quand on a tué on a une fièvre; l'idée d'écarter le châtiment s'empare du cerveau et le tyrannise : à l'exception de ceux qui font du crime un métier et qui ont le sang-froid né de l'habitude, tous les meurtriers se trahissent par l'excès même des précautions qu'ils élèvent autour d'eux comme un rempart. L'argent ne coûtait rien à ce Chizac ; il s'est dit : j'entasserai des montagnes l'une sur l'autre pour me faire un abri. Mais chaque pierre, chaque motte de terre composant ces montagnes était une preuve qui criait à lui-même et aux autres : « C'est Chizac qui a tué ! » Alors, il tuait de nouveau, il fermait sur un innocent les portes d'une prison; il achetait des baillis, des conseillers, des ducs et des ministres. Et la puissance de l'argent ainsi prodigué est si grande que Chizac, malgré sa démence, qui criait en quelque sorte sur les toits : « Je suis le coupable ! » aurait vécu vingt ans dans l'impunité, dans l'opulence et dans la gloire, si Dieu n'avait pas placé sur son chemin un tout petit caillou, moins que cela, un pauvre diable, I'inspecteur Bertrand, qui joue du cœur humain comme d'autres soufflent dans une flûte, et qui sait l'endroit précis où là conscience d'un homme peut être écrasée comme une mouche, rien qu’en y posant le doigt.

- Un homme de votre sorte, pensa tout haut Fortune, qui fait son métier loyalement, serait plus utile et plus respectable aussi qu'un soldat, qu'un juge ou qu'un prêtre !

Bertrand s'arrêta court et le regarda en face. Une parole vint à sa lèvre, mais il ne la prononça point et se mit à ricaner amèrement.

- Le monde est un vieux fou, murmura-t-il après un silence; il regarde la robe et non pas l'homme. C'est une habitude qui dure depuis plus de six mille ans, et il faut que mes enfants aient des rentes pour être prêtres, juges ou soldats.

Il se remit à marcher en continuant :

- J'ai de l'Honneur à ma manière. Si j'avais cru qu'on pût attaquer Chizac devant le Bailliage ou devant le Parlement, j'aurais été droit mon chemin; mais il a dépensé je ne sais combien de millions depuis trois jours et la caisse de la Compagnie des Indes ne suffirait pas à remplir toutes les promesses qu'il a faites. Quand une forteresse est à l'abri du canon, il faut creuser une mine, et la ruse est permise à celui qui se voit seul contre tous.

« Ami Fortune, interrompit-il en ralentissant le pas, ne marchons pas si vite ; nous voici déjà aux piliers des halles, et j'en ai encore pour cinq minutes. Je ne suis pas cruel ; cet homme-là me fait pitié, car sa fin est horrible.

« Mais vous parliez de devoir accompli : la main sur ma conscience, je fais comme le mercenaire en campagne, je prends mon butin où je le trouve, mais cela ne m'empêche pas de me battre bravement.

« Cette nuit, reprit-il en baissant la voix, à mes risques et périls dans la maison de Chïzac, j'avais bien entendu un déguisement. Malgré l'Heure avancée, il y avait autant de monde qu'à une réception du Palais-Royal ; les salons étaient pleins, l'antichambre regorgeait.

« Chizac était étendu sur un lit de parade, entouré de Médecins, de magistrats et de grands seigneurs. J’ai reconnu M. Law dans sa ruelle, et au moment où j’y entrais, l'abbé Dubois causait tout bas à son chevet.

« Il ne fallait pas le regarder deux fois pour voir sur son visage les signes d'une mort prochaine, et cependant les médecins disaient qu'il subissait une crise favorable et que, dans une semaine, il se porterait comme un charme. Financiers et seigneurs applaudissaient à cet oracle de la science, et les dames, car il y avait des dames, penchaient au-dessus de cette agonie la gaieté provocante de leurs sourires.

« Chizac restait immobile et morne. Il semblait ne rien voir et ne rien entendre. Son tic agitait faiblement les muscles amollis de sa figure et ses lèvres remuaient avec lenteur:

« Quand le silence se faisait, on l'entendait murmurer :

« Il faut juger l'assassin... et le pendre ! Je paierai ! je paierai !

« Il y avait des conseillers qui disaient tout haut :

« - Comment une pareille terreur a-t-elle pu entrer dans l'âme de ce juste !

« Et tout bas :

« - Chacune de ses paroles le trahit. Si on ne lui met un bâillon il se dénoncera lui-même !

« L'abbé Dubois s'éloigna, causant avec M. Law, et j’entendis cette phrase :

« - Il est bien bas. Aurons-nous le temps de lui faire rendre gorge ?

« Les dames causaient aussi en se dirigeant vers la porte.

« - S'il pouvait seulement emporter, bavardaient-elles, ce qu'il faut pour graisser la patte au portier du paradis ?...

« Et les médecins sortaient un à un. Interrogés par les valets dans l'antichambre, ils répondaient :

« - C'est un cadavre; préparez la bière.

« Les salons se vidèrent, et je dois dire que plus d'un visiteur, homme ou femme, emporta quelque objet : un meuble précieux, un bijou, la moindre des choses, sans doute pour garder un souvenir de ce bon M. Chizac.

« Ce fut comme le signal du pillage : une demi-heure après, la maison était pleine de bruit, parce que les valets ménageaient tout ce qui était à leur convenance.

« Le malade demanda une goutte d'eau. Il n'y avait plus personne dans sa chambre, sinon un dernier médecin, qui eut la charité de lui présenter un breuvage. Mais pendant que la main tremblante du riche portait la goutte d'eau à ses lèvres, le médecin jeta sa perruque et entrouvrit son manteau.

« C'était moi, le médecin.

Cette fois, ce fut Fortune lui-même qui cessa de marcher.

- C'était moi ! répéta Bertrand. Chizac avait essayé de me tuer deux fois : j'avais droit de me défendre.

« Chizac laissa tomber son verre et trouva la force de se dresser sur son séant.

« - Etes-vous donc vraiment un fantôme ! balbutia-t-il.

« Je répondis :

« - Non, je suis un homme vivant.

« - Par où vous êtes-vous échappé de votre prison ?

« - Par la chambre où vous avez poignardé Guillaume Badin.

« Sa bouche s'ouvrit toute grande, comme s'il eût voulu crier, mais aucun son ne sortit.

« En même temps, son tic s'arrêta tout à fait, et je n'ai jamais rien vu de plus terrible que l'immobilité de ce visage.

« Il n'était pas mort, cependant, car il a dit, en laissant aller sa tête sur l'oreiller :

« - Je paierai ! je paierai !... »

Quand l'inspecteur Bertrand et Fortune arrivèrent dans la rue des Cinq-Diamants, il y avait deux ou trois douzaines de curieux rassemblés devant la porte de Chizac-le-Riche.

On disait dans ce groupe que la maison avait été pillée, cette nuit même; par les propres valets de Chizac. On attendait, du reste, des nouvelles plus certaines, car le bailli suppléant Loiseau, son greffier Thirou et le commissaire Touchenot, suivis de quelques suppôts de justice, venaient de monter dans les appartements.

On livra passage à l'inspecteur, non sans lui adresser de nombreuses questions ; mais il franchit le seuil, toujours suivi de Fortune.

L'escalier était jonché de débris ; le logis lui-même présentait une scène de dévastation. Les ravageurs n'avaient laissé que les murailles.

En passant devant l'ancien cabinet où Chizac traitait ses affaires, Bertrand et Fortune entendirent le son de plusieurs voix. Ils s'arrêtèrent. C'était le bailli suppléant Loiseau qui parlait.

- Ne perdons pas de temps, s'il vous plaît, disait-il, c'est l'heure de mon dîner, et rien ne me déplaît comme de manger ma soupe froide. Il y a évidence. Le malheureux s'est soustrait par la fuite à l'action de la loi, et souvenez-vous que, dès le début de l'enquête, j'avais pris sur moi d'affirmer l'innocence de ce jeune homme qu'on avait trouvé endormi dans le lit de Guillaume Badin. Je n'ai plus guère présents à la mémoire les termes de mon raisonnement, mais je me souviens qu'il s'agissait d'une auberge...

Fortune et l'inspecteur passèrent.

Dans la chambre à coucher, le lit était vide. A quelque distance du lit, une des tuiles du carreau avait été enlevée, et laissait voir un trou, vide également.

- C'est ici que Faraud avait aboyé, murmura Bertrand ; c'est ici que le riche avait caché la dépouille du pauvre Guillaume, la nuit du meurtre.

Ils passèrent encore. Plusieurs chambres désertes et complètement dévastées les conduisirent à un dernier appartement où se trouvait une porte murée, dont la maçonnerie, récemment défaite, avait un trou à peine capable de donner issue à un homme.

.Bertrand s'engagea le premier dans ce trou et Fortune le suivit.

- J'ai manqué laisser mes os ici, murmura l'inspecteur. C'est la prison où l'on m'avait enfermé avec ma femme.

La trappe était soulevée. Ils descendirent l'escalier, et parvinrent, après différents détours, dans l'ancien cellier de Guillaume Badin.

Sur le grabat de ce dernier, une masse informe était étendue.

La cave s'éclairait seulement par une lueur qui venait de la rue par-dessous la porte.

Sur le billot était une chandelle éteinte. Bertrand battit le briquet et la ralluma.

La masse étendue sur le grabat était Chizac-le-Riche, qui tenait dans sa main gauche le mouchoir contenant l'héritage de Guillaume Badin, et dans sa main droite un tout petit poignard dont la lame ressemblait à celle d'une épée.

Le corps de Chizac gardait la chaleur de la vie, quoiqu'il eût rendu le dernier soupir. II portait au côté gauche de la poitrine une blessure mince, toute pareille à celle de Guillaume et qui n'avait pas perdu de sang.

Il avait bien travaillé avant de céder ainsi à quelque accès de terreur : il avait rassemblé ses trésors, préparant 1a bataille ou la fuite, car autour de lui, de véritables monceaux de papier argent s'accumulaient.

L'inspecteur Bertrand se jeta à corps perdu sur ce trésor, en criant :

- Les petits rouleront carrosse !

Fortune ferma les yeux de Chizac sans mot dire.

Et comme Bertrand affolé le pressait de partager la curée, il répondit en mettant la main sur le mouchoir de Guillaume :

- Voici qui appartient à Thérèse, je le prends pour le lui rendre. Il n'y a rien ici pour notre ami Courtenay et notre chère Aldée. Quant à moi, je ne suis pas un Caton, et je crois bien que j'ai pu prendre çà et là quelques bribes du bien d’autrui dans mes campagnes ; mais c’était en pays ennemi, et je n’avais pas encore le cœur plein de Muguette. Elle est là, ma petite Muguette ; je la vois entre moi et ses paperasses ; je l’entends aussi ; elle me dit : je n’en veux pas. Donc, ami Bertrand, grand bien vous fasse, et au revoir. J’apporterai dans mon ménage, bon pied, bon œil et bonne humeur.

« Et autre chose encore, interrompit-il, en foulant les millions pour gagner la porte. La mule du pape, j’allais oublier mon étoile !

 

Post scriptum : il y eut trois noces et demie, car La Pistole reprit sa femme, qui lui mangea ses millions.

 

 

FIN

 

Retour à la page consacrée à Paul Féval.

Autres ouvrages en ligne.

Retour à la page d'accueil.