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Les intérêts du lectorat adulte.
Les romans d'aventures destinés aux lecteurs adultes existent également dans la Russie Nouvelle, mais de façon moins évidente, comme camouflée. En général la langue d’Esope et les modèles de la fable et de la parabole sont devenus un des principaux moyens d’expression hors des sentiers du réalisme socialiste. C’est par exemple le cas de 12 chaises[36] (1928) et du Veau d'or[37] (1931) d’Ylia Ylfe[38] et Eugene Petrov[39]. L'image de la crapule charmante Ostap Béndère (sorte d’Arsène Lupin russe qui finit sa carrière comme concierge), qui apparaît dans des oeuvres qui proposent une sorte de dialogue de l’aventure et de la satire, est devenue une exception dans le domaine de la littérature russe après la révolution de 1917, dans laquelle il est rare de donner les rôles principaux à des criminels sympathiques. Plusieurs citations de ses romans sont devenues des proverbes, et les versions du cinéma ont systématiquement connu un grand succès. On peut également mentionner les aventures gaillardes de Hodja Nasreddine, Révolte contre le calme[40] (1940) et Prince charmé[41] (1954), écrites par Leonid Soloviev[42] à partir de la matière du folklore oriental. Ses livres ont également connu un grand succès et ont été à plusieurs reprises réédités et adaptés.
En revanche bien des auteurs intéressants sont aujourd’hui oubliés. C’est le cas par exemple de Vera Kryjanovskaya[43], la première romancière occulte en Russie qui, sous le pseudonyme V. Rochester [44] (J. W. Rochester dans les éditions françaises) a créé un cycle de romans mystiques (L'élixir de la vie[45], 1901, Les Mages[46], 1902, etc.). Elle écrivait ses romans en français, communiquant (pendant des séances spirites) avec l'esprit du poète anglais John Wilmot, comte de Rochester (1647-1680). N’ayant pas accepté la révolution de 1917, Kryjanovskaya, gravement malade, a émigré en Estonie, où elle est morte dans la plus complète misère. Certains critiques littéraires la considèrent comme la première femme auteur de science-fiction de l’histoire de la littérature mondiale, si l’on exclut Mary Shelley, la créatrice de Frankenstein.
Une édition française d'Ossendowski. |
L'œuvre de Ferdynand Antoni Ossendowski[47] est elle aussi tombée dans l’oubli - du moins dans son pays d'origine. Il est né en Russie, a étudié la chimie et les sciences naturelles, et s’est plus tard occupé d'histoire et de journalisme. Ses œuvres précoces d’inspiration fantastique (à la manière de H. G. Wells) La lutte future[48] (1914) et Les femmes révoltées et vaincues[49] (1915) ont été publiées sous le pseudonyme d’Anton Martynovitch Ossendowski[50]. Il a commencé par écrire en russe mais, n’ayant pas accepté la révolution d'octobre, il a été contraint de quitter ce pays, voyageant beaucoup avant de s’installer en Pologne à partir de 1922, où il est mort dans des circonstances mystérieuses après avoir continué d'écrire jusqu'à sa mort. Cela explique qu’on le considère parfois aujourd’hui comme un auteur polonais. Depuis cette époque, Ossendowski a cessé d'exister pour la Russie. Les bolcheviques avaient peur de ce personnage insaisissable recueillant des documents sur leurs «exploits» sanglants. A la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, on a même effacé toute trace de cet auteur dans les archives polonaises qui lui étaient consacrées. L'œuvre la plus connue d’Ossendowski est le livre autobiographique Bêtes, hommes et dieux : à travers la Mongolie interdite, 1920-1921 ; elle a été publiée en anglais à New York en 1922. En y racontant ses vagabondages, l'auteur soulève la voile non seulement sur les secrets des lamas bouddhiques, mais encore sur l'énigme du pays souterrain et mythique Agarthi.
L’Hyperboloïde de l'ingénieur Garine par Alexis Tolstoï. |
L'influence de Wells ne s’est ressentie qu’à partir du tout début du XXe siècle. Mais à cette époque, les premiers auteurs de récits futuristes sont rapidement apparus, proposant des œuvres à la fois vives et originales. Si dans les romans d’Alexis-Nicolaïevitch Tolstoï, Aelita[51] (1922-23) et L’Hyperboloïde de l'ingénieur Garine[52] (1925-27), on peut encore remarquer des motifs proches d’Edgar Rice Burroughs, de Jules Verne ou même de Pinkerton, en revanche, l'oeuvre d’Alexander Romanovitch Belaïev (qui n’évite pas non plus les influences occidentales), frappe généralement par l'originalité et la force de sa pensée. Ayant consacré toute son œuvre à l’anticipation, Belaïev a ouvert la voie à d’autres écrivains qui ont créé les principales écoles de science-fiction russe et les grandes lignes de ce qui fait la spécificité des œuvres de ce genre (Ivan Efremov, les frères Arkady & Boris Strougatsky, etc.). Malgré de grandes persécutions durant la période soviétique, le genre fantastique est quant à lui resté très développé en Russie. Il existe de longue date (avec des éléments de mystique) y compris chez les écrivains classiques (N. V. Gogol, Le nez, 1836, F. M. Dostoïevski Le double[53], 1846, M. A. Boulgakov, Le Maître et Marguerite - Мастер и Маргарита - 1928-40, etc.).
Un roman de Valentin Lavrov |
En Russie, le roman policier (appelé simplement «le détective») est le second genre le plus populaire, derrière la science fiction. Il a connu son développement le plus fort après la Seconde Guerre Mondiale. Dans ce genre, se sont essentiellement illustrés des auteurs expérimentés et sérieux (Arkady Adamov, les frères Vaïnèr). Ceux-ci ont écrit des romans psychologiques et dynamiques décrivant le quotidien difficile des gardiens de la loi et de l'ordre. Depuis, on a apporté un peu d'ironie dans l'esprit de San-Antonio et de Carter Brown. Les représentants les plus connus de cette tendance sont en Russie Andréï Kivinov et Darya Dontsova. Le succès de leurs thrillers pleins de fantaisie leur a déjà valu des adaptations sur les écrans télévisés. Le sous-genre du "rétro-détective" (romans policiers historiques sur les détectives de la Russie tsariste) voit progressivement son influence s’étendre. Parmi les maîtres de cette tendance, il faut mentionner l'écrivain et historien Léonide Uzefovitch[54] (né en 1947), auteur d’une série de romans centrés sur le personnage du policier I. D. Poutiline (1830-1893): Le Costume d’Arlequin[55], Le Prince du vent[56] (2000, prix Best-seller National-2001) etc. Il faut également relever un projet extraordinaire consacré au fameux «Сomte Socolov - Génie de l'investigation » (« Граф Соколов- гений сыска »). Ses aventures sont narrées par un autre Titan du "rétro-détective" – Valéntin Lavrov (né 1935, Валентин Лавров). La vie de l'auteur est aussi extraordinaire que celle de son personnage (Lavrov est un ancien boxeur et académicien de l’Académie des Sciences). Inspiré d'un personnage authentique (le comte Apollinariy Nikolaevitch Sokolov, 1870 - 1933, était un grand détective russe qui est entré dans l'histoire comme "le génie de l'investigation"), son héros, le comte Socolov est un détective lovelacien qui agit dans la Russie tsariste au temps de Nicolas II. Policier séducteur, il ravira même dans un roman le coeur d'Ynesse Armande, la maîtresse de Lénine. Pour la première fois dans cette série de romans, le récit policier utilise une grand nombre de héros historiques. Dans ses gros romans nous rencontrons Lénine, Staline et beaucoup d’autres personnages parmi les plus intéressants de cette époque tourmentée. Il y a par exemple Sonka La Main d'or dans le roman Le billot sanglant (Кровавая плаха), Grégoire Raspoutine apparaît dans le roman Les passions fatales (Страсти роковые) ; et dans le roman d'espionnage L'agent S-25 (Агент S-25), pendant sa mission secrète en Allemagne, Socolov se heurte au jeune caporal Hitler. En 2003 Lavrov a publié un roman contestable, L'echafaud et l'argent (Деньги и эшафот), dans lequel, pour la première fois dans la litterature, l'agent-provocateur Azef est presenté, avec sympathie, comme un modèle de militant sage et prudent luttant contre le terrorisme.
Adamov, Le secret des deux océans. |
Une autre branche importante de la littérature policière de Russie est représentée par l’ensemble des romans d'espionnage, qui portent dans ce pays le nom d’«aventures militaires» ou de «romans d’éclaireurs» (dans la langue russe, le mot «espion» a un caractère négatif). Un exemple précoce pourrait être trouvé dans le roman fantastique Le Secret de deux océans[57] de Grigory Adamov (1938), où est contée la lutte contre un espion japonais qui a pénétré dans un sous-marine soviétique. N’oublions pas non plus Léon Ovalov (pseudonyme du Léon Chapovalov, 1905-1997)[58], qui a créé en 1939 la figure très populaire du tchékiste intrépide Ivan Pronine (Les Récits du commandant Pronine[59], 1940, Bouton de cuivre[60], 1941-57 etc.). A cause de la représentation trop vive du travail des services de renseignements politiques soviétiques cet écrivain communiste s’est retrouvé au GOULAG pendant 15 ans. Ovalov a dû attendre la mort de Staline pour être libéré et réhabilité. Depuis cette époque, « les romans soviétiques d'espionnage » ont connu une popularité grandissante. Ovalov a continué à publier encore plusieurs livres prenant pour héros Pronine. Puis sont apparus des écrivains s’appuyant sur leur expérience personnelle du milieu pour écrire leurs romans. C’est par exemple le cas d’un ex-éclaireur, Roman Kim (1899-1967)[61], qui s’est fondé sur ses propres souvenirs et sur des matériaux documentaires pour publier plusieurs romans d'espionnages pleins d'exotisme oriental (L'agent de la destination spéciale[62], 1959, Cobra sous l’oreiller[63], 1962, A brûler une fois lu[64], 1962, etc.).
Bolgarine, L'adjudant de son excellence. |
La télévision a contribué au succès du récit d’espionnage. Le cycle des romans consacré à L'adjudant de Son Excellence[65] a ainsi été popularisé grâce à un assez bon feuilleton télévisé. Les auteurs de cette série romanesque ont d’abord été Igor Bolgarine et Géorgy Sévérsky[66] (pour le premier volume, Sous l'étendard d’un autre[67], et le deuxième, Le septième cercle de l'enfer[68]), puis ce furent Igor Bolgarine et Victor Smirnov[69] (pour le troisième volume, La Charité du bourreau[70], et le quatrième, Les Herbes pourpres[71]). Ils racontent les aventures improbables d’un éclaireur rouge, Pavel Koltsov (un ancien officier de la garde blanche), dans la Russie post-révolutionnaire. Très populaire (particulièrement au temps soviétique), l'écrivain Yulïan Semenov[72] a quant à lui créé un autre personnage inoubliable de «James Bond russe», l'éclaireur Maxime Issaev, travaillant dans l’Allemagne fasciste sous le nom de «Shtirlitz». Le romancier russe Vladimir Bogomolov (1926-2003)[73] a publié en 1974 le roman Août 1944[74] (paru également sous le titre Le Moment de vérité[75]). Ce livre a connu un grand succès, grâce à la combinaison d’une description réaliste du monde et d’une narration captivante dans la pure tradition romanesque. L’auteur décrit dans ses œuvres les méthodes de travail du contre-espionnage soviétique pendant la seconde guerre mondiale. On peut mentionner encore le roman parodique Gin Green, L’Intouchable: la carrière de l'agent de la CIA №14[76] (1962-72) de Grivadiï Gorpojakse (pseudonyme collectif de l’ex-éclaireur Ovidiï Gortchakov, 1924-2000, du poète Grigoriï Pojenyan, né en 1922, et du célèbre romancier Vasiliï Aksenov, né en 1932)[77].
Tout à fait récemment est apparu un nouveau type de héros dans la littérature russe : le super-héros. La Russie soviétique connaissait uniquement les bandes dessinées par ouïe dire, c'est pourquoi il n’y avait pas de malfaiteurs omnipotents et de surhommes invulnérables dans les romans d'aventures. Or, depuis l’apparition de ce type de récits, il est intéressant de constater que même dans ce domaine, la littérature russe est caractérisée par une tendance marquée au réalisme. Le cas de l’œuvre de Boris Akounine est en cela frappant. Le détective Fandorine, personnage de son cycle sensationnel, est un surhomme pratiquement immortel, mais, malgré cela il s’inscrit dans une perspective qui privilégie la constitution d’un univers vraisemblable. Le style brillant d’Akounine lui permet de raconter dans une langue tchékovienne des récits que toute la Russie moderne lit pour se divertir.
Conclusion
Mary Sémenova, Le Loup tueur. |
Au total on peut dire que jusqu'à récemment, il n’existait pas vraiment en Russie de véritables romans d'aventures. Il y avait plutôt des œuvres ressortissant partiellement du genre et ne se distinguant pas toujours par leur originalité. Cette situation a commencé à changer ces derniers temps. Fatiguée des imitations et des emprunts, la littérature russe d'aventures cherche de nouvelles formes. C’est par exemple le cas dans le domaine du roman fantastique, qui s’est enrichi dans une nouvelle direction, celle de la «fantasy slave» (par exemple chez Mary Sémenova, Le Loup tueur, 1992-95[78], chez Michaïl Ouspénsky, Là d’où nous sommes absents, 1995[79], ou chez Uriï Nikitine, Les trois des bois[80]) ; c’est aussi le cas dans le domaine du roman policier moderne, dans lequel on donne une certaine place à l'humour (à vrai dire pas toujours de grande qualité). De nos jours, les auteurs russes ne se gênent plus pour se présenter comme des auteurs des romans d'aventures, leurs livres sont publiés et réédités avec des tirages immenses, adaptés pour le cinéma ou le théâtre, traduits dans d’autres langues, discutés et analysés par les journalistes et les critiques littéraires professionnels ; quant aux lecteurs, ils attendent avec impatience chacune des nouvelles œuvres. Cependant soyez attentifs ! Il faut choisir avec discernement dans une production moderne aussi abondante qu’inégale …
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[36] 12 стульев
[37] Золотой теленок
[38] Илья Ильф1897-1937
[39] Евгений Петров1903-1942
[40] Возмутитель спокойствия
[41] Очарованный принц
[42] Леонид Соловьёв1906-1962
[43] Вера Крыжановская 1861-1924
[44] В.Рочестер
[45] Жизненный эликсир
[46] Маги
[47] Фердинанд Антони Оссендовский1878-1945
[48] Грядущая борьба
[49] Женщины восставшие и побежденные
[50] Антон Мартынович Оссендовский
[51] Аэлита
[52] Гиперболоид инженера Гарина
[53] Двойник
[54] Леонид Юзефович
[55] Костюм Арлекина
[56] Князь ветра
[57] Тайна двух океанов, Григорий Адамов
[58] Лев Овалов , псевдоним, Лев Шаповалов
[59] Рассказы майора Пронина
[60] Медная пуговица
[61] Роман Ким
[62] Агент особого назначения
[63] Кобра под подушкой
[64] По прочтении - сжечь
[65] Адъютант его превосходительства
[66] Игорь Болгарин & Георгий Северский
[67] Под чужим знаменем
[68] Седьмой круг ада
[69] Игорь Болгарин & Виктор Смирнов
[70] Милосердие палача
[71] Багровые ковыли
[72] Юлиан Семенов
[73] Владимир Богомолов
[74] В августе сорок четвертого
[75] Момент истины
[76] Джин Грин – неприкасаемый: карьера агента ЦРУ № 14
[77] Гривадий Горпожакс (псевдоним: Овидий Горчаков, Григорий Поженян & Василий Аксенов )
[78] Мария Семенова, Волкодав
[79] Михаил Успенский, Там, где нас нет
[80] Юрий Никитин, Трое из леса
Cette page a été écrite par Vladimir Matuchienko.