La conspiration en dentelles
(suite)
IX. Où Fortune est introduit dans un repaire de conspirateurs. |
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XI. Où Fortune obtient des renseignements sur M. le duc de Richelieu. |
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C'était une chambre d'aspect misérable où il y avait pour tout meuble un vieux lit sans rideaux et quelque chaises, dont la plupart étaient boiteuses.
Au pied du lit, une basse de viole s'appuyait contre le mur avec son archet passé dans l'unique corde qui ne fût point cassée.
Un peu plus loin, une porte basse donnait accès dans une sorte de soupente, où l'on voyait une petite couchette protégée par des lambeaux de serge jaune.
Les trois gentilshommes saluèrent les deux dames galamment et remirent avec promptitude leur épée au fourreau.
- Ces précautions nous ont été recommandées, dit l'un d'eux, qui était un grand jeune homme coiffé de cheveux blonds bouclés. Nous obéissons à la consigne
- On ne saurait prendre trop de précautions, monsieur le marquis, répondit la belle Thérèse.
Elle ajouta en se tournant vers sa compagne :
- Voulez-vous me permettre de vous présenter trois chasseurs, les plus vaillants parmi ceux qui sont entrés avec nous dans la forêt de Bretagne !
Mlle Delaunay s'inclina et Thérèse poursuivit
- M. le marquis de Pontcallec, M. le marquis de Sourdéac, M. le chevalier de Goulaine.
Les trois gentilshommes bretons firent de nouveau la révérence, et Mlle Delaunay souleva son voile pour répondre gracieusement à leurs saluts.
Le marquis de Pontcallec, cadet de la maison de Malestroit, possédait des biens immenses dans le pays de Vannes.
On l'appelait en Bretagne le marquis d'Opulence.
Il devait, à quelque temps de là, revenir à Nantes et y porter sa tête sur l'échafaud pour donner un dénouement sanglant à une ridicule histoire.
Le marquis de Sourdéac était aîné de la maison de Rieux.
Pontcallec fit un pas vers Mlle Delaunay et demanda :
- Avons-nous, en ce moment, l'honneur de parler à la princesse elle-même?
La Muse sourit et rougit.
- Breton que vous êtes ! murmura Thérèse dont le rire argentin éclata. La princesse dans cette mansarde !
La Muse s'empressa d'ajouter
- Croyez, Messieurs, que, s'il l'avait fallu, pour voir de fidèles amis, Son Altesse Royale n'aurait point reculé devant un danger ni devant une fatigue; mais à quoi bon, puisque M. le régent n'a pas encore élevé de barrières sur la route de Sceaux ? Vous viendrez à Sceaux; je ne suis qu'une messagère bien humble chargée de vous apporter l’invitation de Son Altesse Royale.
Les trois Bretons se confondirent aussitôt en excuses, et le marquis de Pontcallec reprit en s'adressant à Thérèse :
- Il ne vous sied point, Madame, de railler la province de Bretagne où vous avez laissé de si chers souvenirs. Votre passage chez nous a été une marche triomphale et parmi les chevaliers de la Mouche-à-Miel, il n'en est pas un seul qui ne risquât sa vie pour avoir le droit de porter vos couleurs.
- Écoutez cela, chère Muse, dit Thérèse. Pendant trois semaines j'ai entendu de pareilles choses du matin au soir. On croit qu'Amadis de Gaule est mort, et c'est bien possible, mais il a laissé une nombreuse postérité qui s'est établie dans notre loyale Bretagne. Ces messieurs sont galants à faire frémir.
Elle tendit sa main à Pontcallec qui la baisa en rougissant.
- Pour votre permission, chère demoiselle, reprit Thérèse, je vais inviter messieurs vos amis à s'asseoir, afin qu'ils nous rendent compte de l'état de la province et que nous ayons de bonnes nouvelles à rapporter ce soir chez Son Altesse Royale.
Un geste gracieux de la sœur d'Apollon indiqua les sièges.
C'était bien. Seulement, il y eut quelque confusion, parce que le chevalier de Goulaine tomba sur une chaise infirme, tandis que le marquis de Sourdéac confiait son séant à un siège estropié.
Thérèse éprouva avec soin celui qu'elle offrit à sa compagne et s'en alla prendre place sur le pied du grabat.
- Nous vous écoutons, Messieurs, dit Mlle Delaunay.
Pontcallec reprit :
- Nous ne pouvions souhaiter de plus charmantes messagères pour porter nos paroles à Son Altesse Royale. Les pays de Vannes, Auray, Hennebon, Quimperlé et Concarneau sont entrés franchement dans la forêt avec du Couédic; nous avons Redon, Montfort et Fougères par M. de Montlouis; tout le Nantais suit Talhouet de Bonamour qui nous appartient, et la Ruche envoie ses Abeilles jusqu'à Saint-Brieuc et Saint-Malo. M. le comte de Rohan-Polduc, de son côté, répond de deux mille gentilshommes en basse Bretagne. La poire est mûre, nous sommes venus parce qu'il était temps de venir.
- Et que dit-on de M. le régent, là-bas ? demanda Thérèse.
- Ce qu'on dit du diable, répondit brusquement Sourdéac.
Le chevalier de Goulaine ajouta :
- On va jusqu'à parler d'un complot infâme. Le mot poison a été prononcé, courant de château en château : poison pour le cœur, poison pour le corps de notre bien-aimé jeune roi.
Les épaules de la belle Thérèse eurent un imperceptible mouvement, mais Delaunay s'empressa de répondre, en levant les yeux au ciel :
- Dieu seul peut savoir quelles pensées infernales habitent l'esprit de Philippe d'Orléans !
Les visages de nos trois gentilshommes s'assombrirent.
- A vos épées, Messieurs ! commanda tout bas Delaunay, prêtant l'oreille à un bruit qui venait de l'escalier.
Les Bretons dégainèrent. Sans cette mise en scène, les conspirations n'iraient pas.
- Qui est là ? demanda Thérèse.
La voix de Fortune répondit sur le palier :
- N'est-ce point ici le logis du sieur Guillaume Badin, première basse de viole à l'Opéra ?
Sur un signe de la Muse, Thérèse demanda encore :
- Que lui voulez-vous et combien êtes-vous ?
- Nous sommes deux, répondit Fortune, et nous apportons les gaules qu'on nous a dit de couper dans la forêt.
La sœur d'Apollon se tourna vers les trois gentilshommes et leur dit d'un ton confidentiel :
- Tenez-vous à l'écart, Messieurs, je vous prie : il y a dans tous les complots politiques des chefs et des soldats : ceux qui vont entrer ici ne sont point de votre qualité, mais ils apportent des messages de la plus haute importance.
Il reculèrent jusqu'à l'autre bout de la chambre, heureux de la ligne qu'on traçait entre eux et les conjurés vulgaires.
Ils virent entrer avec un certain désappointement deux compagnons maçons qui n'avaient ni couteaux ni pistolets à leurs ceintures.
Ceux-ci se présentèrent de fort bon air, et Thérèse s'écria, en regardant le plus grand des deux, qui était notre ami Fortune :
- Mais c'est frappant ! mais c'est miraculeux !
Elle prit la main de la Muse et ajouta :
- Chère demoiselle, je comprends votre erreur. Ce doit être son jumeau, je n'ai jamais vu de ressemblance pareille !
- Ma toute belle, dit la Muse sèchement, laissons cela ou nous nous fâcherons.
Elle salua de la main Fortune et La Pistole, qui se tenaient debout devant la porte.
Les regards de Fortune allaient de Thérèse à Delaunay et disaient hardiment son admiration.
Thérèse murmura encore, mais pour elle-même, cette fois :
- Je crois, Dieu me pardonne, qu'il est encore plus beau que M. le duc !
Fortune commença ainsi :
- C'est là le côté fâcheux de notre mission : pour ma part, il me peine de me présenter ainsi vêtu devant ces dames...
« Vous m'avez vu l'épée au côté, vous, s'interrompit-il, ma charmante vision d'Espagne, mais voici une adorable personne qui ne pourra jamais me regarder sans rire.
Thérèse rougit; les sourcils de la Muse s'étaient froncé légèrement.
Sourdéac dit à Goulaine, au fond de la chambre :
- Pour un croquant, il s'exprime avec bien de l'audace !
- A Paris, fit observer le blond marquis de Pontcallec, il ne faut jamais juger les gens sur la mine.
La sœur d'Apollon demanda, inquiète qu'elle était déjà, car elle avait cherché vainement entre les mains des nouveaux arrivants les cannes qui étaient pour elle le signe de leur mission accomplie.
- Messieurs, vous serait-il arrivé mésaventure ! Les autres messagers ont été arrêtés en chemin, et nous n'avions plus d'espoir qu'en vous.
- La mule du pape ! belle dame, répondit Fortune; quand on emploie un gaillard tel que moi, il y a folie de le traiter comme une marionnette de six blanc qu'on fait mouvoir avec des ficelles ! J'en dis autant pour mon camarade La Pistole, ne fut-ce que par politesse. Vous avez failli tout perdre en nous animant l'un contre l'autre, et vrai Dieu ! quoique je ne méprise point sa femme Zerline qui est votre chambrière, Madame, je veux finir par le gibet si je me suis trouvé jamais assez au dépourvu pour chasser gibier de ce poil !
Il se redressa de toute sa hauteur et sembla prendre à témoin la belle Thérèse qui lui montrait toutes les perles de sa bouche en un bienveillant sourire.
La Pistole écoutait cela d'un air digne et rassis, retenant son chien Faraud entre ses jambes.
Les trois Bretons étaient tout oreilles et faisaient de grands efforts pour trouver là dedans un sens politique.
- En deux mots, reprit Mlle Delaunay, apportez-vous ce que nous attendons ?
- Pour mon compte, belle dame, répliqua Fortune, dès que vous me voyez, vous pouvez dire avec confiance : le cavalier Fortune a réussi. Quand je ne réussis pas j'y laisse mes os, c'est convenu avec moi-même.
- Et cela vous est-il arrivé souvent, cavalier ? demanda tout bas la belle Thérèse.
Elle ajouta, parlant à la sœur d'Apollon :
- J'aurais donné dix louis pour voir l'air qu'il avait quand vous l'avez appelé M. le duc !
Sans se déconcerter le moins du monde, Fortune prit dans sa poche, à poignée, les papiers qu'il avait retirés de la canne.
La Muse s'écria en les voyant :
- Nous sommes sauvés !
Et Thérèse ajouta :
- Bravo ! cavalier, le roi vous devra sa couronne !
Les Bretons ouvraient des yeux énormes.
La Pistole, à son tour, exhiba les papiers qu'il avait dans sa poche, mais il venait trop tard et ne produisit aucun effet.
La Muse avait saisi ceux de Fortune, et, en vérité, sa main qui tremblait de joie serra la main du cavalier, comme elle l'avait déjà fait à Saint-Jean-Pied-de-Port.
- Messieurs, dit-elle en se tournant vers les gentilshommes bretons, nous avons ici les signatures de S. M. le roi d'Espagne apposées au bas de tous les traités, et il n'y a rien à craindre de la part de ce vaillant jeune homme, car toutes les pièces sont écrites en chiffres.
- Merci de la confiance ! murmura Fortune. Décidément cette sœur d'Apollon est une pimbêche, j'aime mieux l'autre.
Il reprit une chaise sans façon et vint s'asseoir auprès de Thérèse, en disant :
- Il y a loin d'ici la frontière d'Espagne, et je me suis foulé la jambe au service du roi. Vous permettez ?
- Oublieuses que nous sommes ! s'écria Thérèse, nous ne songions pas à vous offrir un siège.
Fortune reprit avec autorité :
- Tu peux t'asseoir, La Pistole.
Celui-ci avait trouvé une escabelle; il s'accota contre la porte, et son chien Faraud s'accroupit devant lui.
Fortune reprit encore, en s'adressant à la Badin :
- Si vous vous mettiez à votre aise, belle dame, nous causerions, quoique ce diable de déguisement m'enlève les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'assurance que j'ai d'ordinaire auprès des princesses.
La belle Thérèse ne se fit point prier, elle s'assit à son tour et, posant un doigt sur sa bouche, en désignant d'un regard malicieux sa compagne, elle demanda tout bas
- Qu'avez-vous pensé, cavalier, quand elle vous a donné du Monsieur le duc ?
- Sang de moi! répondit Fortune, j'ai cru qu'elle connaissait ma famille. J'ai mon étoile; il m'arrivera quelque chose de semblable un jour ou l'autre.
- Savez-vous pour quel duc elle vous prenait ? demanda encore Thérèse.
- En vérité non, et cela m'est bien égal. Seulement, c'est heureux pour ce duc.
La Muse était en grande conférence avec les trois Bretons.
- Tout y est, disait-elle après avoir compulsé les pièces chiffrées à elle remises par Fortune; avec cela nous allons avoir la moitié de la cour, car Son Éminence le cardinal Albéroni n'a marchandé personne : tout ce que chacun demandait est accordé.
En ce moment une voix qu'on n'avait pas encore entendue s'éleva du côté de la porte.
C'était La Pistole qui disait d'un ton modeste, mais ferme :
- Quoique mon intention ne soit pas d'occuper de moi la compagnie plus que de raison, je serais bien aise de savoir qui va me payer mon dû, et je demanderais, en outre, des nouvelles de ma femme.
Fortune, qui était en train de conter à la belle Thérèse l'histoire de la folie Basfroid de Montmaur et des deux cannes brisées, s'interrompit brusquement.
- Au fait, dit-il, ce pauvre garçon peut avoir ses ridicules, mais depuis que je le connais il a fait preuve d'un remarquable bon sens. Il y a mille pistoles pour lui, mille pistoles pour moi et mille pistoles de prime que nous sommes convenus de partager. En l'absence du sieur Guillaume Badin, première basse de viole à l'Opéra, et dont les voisins parlaient naguère en termes fort légers, je voudrais bien savoir qui va nous solder cette petite note de quinze cents louis.
Notre drame n'est pas la conspiration de la Cellamare nous disons cela pour rassurer le lecteur.
Mais toutes les conspirations se ressemblent.
C'est un commerce où les promesses ne coûtent rien. Seulement, le quart d'heure de Rabelais amène parfois des mécomptes pénibles.
A la double déclaration faite par Fortune et La Pistole ; nos gentilshommes bretons devinrent inquiets, comme s'il y avait eu danger d'être pris à caution pour un ami insolvable.
Au pays d'où ils venaient, les gens tirent généralement plus volontiers leur épée que leur bourse.
Mlle Delaunay, qui avait toutes les finesses et connaissait son monde sur le bout du doigt, ne leur laissa pas le temps de marquer trop naïvement un inutile et fâcheux mouvement de retraite.
- Voyez la différence ! dit-elle. A vous les places et les honneurs. Ceux-ci se contentent d'un peu d'argent.
Elle quitta les Bretons, rassurés par son sourire, et vint droit à Fortune.
- Cavalier, dit-elle, vous avez affaire à une bonne maison, et j'espère que vous attendrez bien jusqu'à demain.
- Dites non ! suggéra La Pistole par derrière. Il faut du comptant.
Fortune regarda les trois Bretons et repartit malicieusement :
- Ces trois respectables seigneurs ne peuvent-ils se cotiser pour vous tirer d'embarras, belle dame ! Nous sommes de simples mercenaires et, pour ma part, je ne puis attendre à demain, n'ayant pas même en poche ce qu'il faut pour payer mon souper et ma couchée.
La Pistole, rendu hargneux par ce contretemps, ajouta :
- Sans compter que la maison où est ma coquine de femme ne saurait être une bonne maison.
Cette belle Thérèse Badin écoutait tout cela d'un air riant, et le malaise général ne semblait point l'atteindre.
La sœur d'Apollon, qui voyait compromis le crédit de la conspiration et la dignité de la cour de Sceaux, tourna vers elle un regard sournois où il y avait deux nuances : de la prière et de la rancune.
Thérèse reprit dans sa poche ce bijou de carnet que nous avons admiré déjà.
- Laissez, Messieurs, je vous en supplie, dit-elle aux gentilshommes bretons, comme si elle eût feint de croire qu'ils allaient s'exécuter.
Et il y avait dans son accent une raillerie si mordante, que les trois braves seigneurs mirent la main au gousset en rougissant jusque derrière les oreilles.
Les sourcils de la Muse étaient froncés.
- Laissez, répéta Thérèse, personne ne doit m'enlever l'honneur et le plaisir de rendre un léger service à Mlle Delaunay, qui veut bien admettre à sa familiarité une fille de la petite bourgeoisie telle que moi. D'ailleurs, je suis en compte déjà avec S. A. R, madame la duchesse du Maine.
Elle ouvrit son carnet.
- Seulement, ajouta-t-elle, j'ai donné à ces braves gens des halles, dans la cour, toute ma menue monnaie; et je n'ai plus ici que des coupons de cinquante mille livres.
Elle en avait, en vérité; elle en avait plusieurs qu'elle déplia complaisamment pour laisser voir la somme énoncée.
Les yeux de Fortune brillèrent, tandis que la physionomie de la sœur d'Apollon se rembrunissait de plus en plus.
Quant aux trois gentilshommes bretons, ils échangeaient des regards ébahis et Pontcallec, le «marquis d'Opulence », contemplait avec une sorte de stupeur ce carnet mignon qui renfermait le prix de deux ou trois de ses domaines.
- M'est avis, dit Fortune, que ces messieurs auront du moins de quoi faire le change.
- Ma foi de Dieu ! gronda Pontcallec, avant de partir on nous a conseillé de n'avoir jamais plus de cinq écus en poche, la ville de Paris étant pleine de voleurs.
- Attendez ! attendez ! s'écria Thérèse, voici justement un bon de quinze cents louis. Chère demoiselle, s'il vous plaît de payer votre dette, je me fais une joie de vous l'offrir.
- J'accepte jusqu'à demain, répondit Delaunay avec sécheresse.
Fortune reçut le bon qui était à vue sur la finance du roi.
Il l'examina fort attentivement avant de remercier.
La Muse avait tourné le dos et rejoignait déjà ses Bretons qui lui dirent tous trois ensemble :
- Cette jeune dame est donc plus riche qu'une reine !
Delaunay haussa les épaules imperceptiblement et murmura ces mots en guise de réponse :
- La rue Quincampoix... le carnaval des écus !
- Cavalier, disait cependant Thérèse, soulevant sa basquine garnie d'émeraudes pour remettre le fameux carnet dans sa poche, en sortant de la maison, à droite, vous trouverez la boutique du juif Élëazar. Il vous changera ce papier contre argent ou or, moyennant un bénéfice de quelques livres.
- Madame, répondit Fortune, qui baissa la voix jusqu'au murmure, un compagnon maçon n'oserait approcher de ses lèvres la main d'une divinité telle que vous. Ne vous plairait-il point savoir quelle tournure a le pauvre Fortune quand il porte ses habits de cavalier ?
Leurs regards se croisaient.
Celui de Thérèse était souriant et doux.
- C'est comme si je vous avais déjà vu, répondit-elle en se jouant ; je connais quelqu'un qui vous ressemble trait pour trait.
- Qui donc, à la fin ? demanda vivement Fortune. La peste ! Voilà bien des fois qu'on me parle de cela sans que j'aie pu savoir jamais le nom de ce gentilhomme.
- Il est jeune, il est beau, murmura Thérèse; je ne sais pas s'il est aussi beau que vous.
Il se redressa et dit, croyant déjà avoir ville gagnée :
- Ça, ma déesse, où aurons-nous demain notre rendez-vous ?
- Chez moi, répondit Thérèse sans hésiter, je demeure en mon hôtel au coin du quai et de la rue des Saints-Pères. Je vous attendrai demain matin, à dix heures. Soyez exact.
- A moins d'être mort ou chargé de chaînes... commença Fortune.
Mais elle l'interrompit d'un geste gracieux et rejoignit le groupe formé par la Muse aux prises avec ses trois Bretons. Fortune resta un peu déconcerté par la brusquerie de ce congé.
- Allons, lui dit La Pistole, venez, les boutiques de Lombards ferment de bonne heure.
Mais tout vrai comédien a besoin du dernier mot pour faire sa sortie.
Fortune éleva la voix et dit à la sœur d'Apollon, qui affectait de ne plus le voir :
- Belle dame, je ne veux point attribuer votre méchante humeur à l'obligation où je vous ai mise d'acquitter votre dette; je veux plutôt compléter ma mission en rapportant les propres paroles du vieil homme de Saint-Jean-Pied-de-Port que vous appeliez monseigneur. Tout à l'heure sur le palier, avant de frapper à cette porte, j'ai entendu messieurs vos amis dénombrer les ressources de la conspiration en Bretagne et, soit dit en passant, une autre oreille que la mienne aurait pu profiter du renseignement. Je vous conseille de parler moins haut à l'avenir. Voici le message verbal de monseigneur :
« Dans deux mois, cent vaisseaux de guerre espagnols peuvent croiser entre Brest et Lorient. »
Pontcallec, Sourdéac et Goulaine accueillirent cette annonce avec des transports de joie. L'armada, la féerique armada ! c'était le rêve de tous les conjurés bretons.
Fortune salua et sortit, précédé par La Pistole qui descendit l'escalier quatre à quatre.
La cour était vide, mais nos deux compagnons retrouvèrent à la porte de la rue une partie de l'attroupement occupé à regarder le brillant carrosse de la Badin.
A la vue de Fortune et La Pistole, l'attroupement se dispersa pour se reformer aussitôt qu'ils eurent tourné l'angle de la maison. .
- C'est lui ! dit la poissarde, qui mit la main au-devant de ses yeux pour mieux regarder Fortune.
- Et n'a-t-on pas dit, demanda la graine d'apothicaire, qu'il s'était blessé en lâchant la corde à nœuds qui pendait jusque dans les fossés de la Bastille ?
- Voyez ! s'écrièrent dix voix, voyez comme il boite !
-L'autre boite aussi, risqua un garçon ferronnier.
-C'est son domestique, répliqua la harengère; si le maître s'est blessé, le valet a bien pu faire de même.
Nos deux compagnons entraient en ce moment dans la boutique du juif Eléazar.
- Les pauvres maçons n'ont pas souvent affaire chez le Lombard, fit observer la regrattière des Innocents.
-C'est lui, parbleu ! conclut-on de toutes parts; il n'y a que lui pour être si joli que cela !
- Pour en revenir à Thérèse Badin, reprit la harengère, elle peut bien payer ses dettes. Voilà ce qui court la rue Quincampoix : son père est maintenant le maître des Trois-Singes. Il lui donne tout. Elle a acheté son carrosse lundi; elle a acheté, mardi, son hôtel de la rue des Saint-Pères, et, mercredi, elle a acheté un château je ne sais plus où. Ce vieux fou de Badin a une veine à faire trembler, et qui dure et qui dure ! Il joue du matin au soir sur les actions, et du soir au matin il joue aux cartes ou aux dés dans son tripot de la rue des Cinq-Diamants. Ce qu'il y a de triste c'est que Chizac-le-Riche perd à mesure que le vieux Badin gagne.
- Pas de danger pour celui-là ! s'écria l'apprenti droguiste; il pourrait perdre un million par jour pendant trois mois !
- Oh ! je ne le plains pas, répliqua la bonne femme. Chizac est un grigou, tandis que la Thérèse fera danser les écus du vieux Badin.
Fortune et La Pistole sortaient de l'échoppe du juif, et l'attention générale se reporta aussitôt sur eux.
- Ah ça ! dit notre cavalier, que diable nous veulent ces braves gens ?
La Pistole protégeait à deux mains la poche où étaient les louis d'or que le juif venait de compter en échange du bon de caisse.
- Ils vous reluquent, murmura-t-il, comme si vous étiez un miracle !
- Venez là, la mère, appela Fortune en faisant un signe de la main à la poissarde.
Tout le monde s'approcha d'un commun mouvement.
La Pistole noua ses mains sur sa poche.
- Voulez-vous m'indiquer, demanda Fortune, la meilleure maison de friperie qui soit aux environs ?
On se regarda dans la foule en clignant de l’œil.
- Oui bien, mon compagnon, répondit gaillardement la harengère, on n'est pas assez bête pour donner du monseigneur à quelqu'un qui veut se faire passer pour un gâcheur de plâtre. Allez rue des Deux-Boules, ici près, chez maître Mathieu, qui fait la livrée de monsieur le régent, et vous sortirez de sa boutique luisant comme un marguillier !
Fortune remercia, puis fit un geste. La foule s'écarta respectueusement.
- Mon garçon, dit Fortune en regardant de haut La Pistolet qui marchait auprès de lui; quand on a ma tournure, il ne sert à rien de se déguiser. Les gens voient tout de suite à qui ils ont affaire.
- Ce que je voudrais, répondit La Pistole, c'est un bon coffre pour mettre mes quinze mille livres.
Ils entrèrent chez maître Mathieu, où La Pistole choisit un costume de ville un peu fané, mais très voyant et prétentieux, qui ne lui allait point. Fortune, au contraire; trouva du premier coup bague à son doigt et fut en un clin d’œil transfiguré de pied en cap.
Les garçons de maître Mathieu commençaient à le lorgner comme tout à l'heure la foule et se disaient entre eux :
- Serait-ce lui, par hasard ?
- Mes enfants, demanda Fortune, en jetant un large pourboire sur la table, y a-t-il à votre boutique une autre issue par où puisse sortir décemment un gentilhomme que poursuit la curiosité publique ?
On lui indiqua une petite porte donnant sur le quai, et il prit ce chemin, toujours suivi par La Pistole.
- Ça, mon brave, lui dit-il, une fois sur le pavé, nous allons nous séparer ici. Que vas-tu faire dans Paris ?
- Maintenant que je suis riche, répondit La Pistole, je vais tâcher de m'enrichir. Vous voyez par l'exemple de ce Guillaume Badin ce qu'on peut gagner dans la rue Quincampoix. Je veux faire crever ma femme de dépit par le spectacle de mon opulence.
- Tu aimes toujours ta femme, mon pauvre garçon, dit Fortune, et cela fait pitié de voir une créature si faible ! Moi je rends grâce à Dieu de m'avoir créé robuste de cœur autant que de corps; les femmes sont des degrés sur lesquels un galant homme pose le pied, et puis voilà tout.
Ils allaient tous deux dans une de ces petites rues dont l'inextricable réseau contournait le Grand-Châtelet, en remontant vers l'Hôtel de Ville.
- Il y a une drôle de chose, dit La Pistole : le chien n'avait pas envie de vous mordre, là-bas, dans les terrains; il ne vous a pas gardé rancune pour votre coup de pied, qui était pourtant bien détaché; et moi, qui vous ai donné à déjeuner de bon cœur. Je croyais que nous allions être une paire de camarades.
Fortune se retourna pour le toiser de la tête aux pieds. Son regard était plein de bonté.
- Tu as trop d'argent pour être mon valet, répliqua-t-il; et pour être le compagnon de mes aventures tu n’as pas assez galante mine.
La Pistole regarda son pourpoint et ses chausses.
- Je suis pour le moins aussi bien couvert que vous, murmura-t-il.
Fortune eut un sourire de pitié.
- Tu sens la foire Saint-Laurent d'une demi-lieue, mon bon, dit-il. Au théâtre, les femmes sont charmantes et les hommes ridicules, on ne peut pas changer cela. Moi, au contraire, je suis né grand seigneur, et cela saute aux yeux. Cette Delaunay est une friponne assez avenante, as-tu vu les agaceries qu'elle me faisait ? As-tu vu les œillades que me lançait la fille à Badin, qui est belle comme les amours ? Je n'aurais qu'à me baisser pour les prendre, et qui sait si je ne produirai pas le même effet sur Mme la duchesse elle-même?
- De ce côté-là, interrompit La Pistole, quand même vous le voudriez, je ne pourrais pas vous suivre. Les conspirations ne sont bonnes à suivre que dans le premier moment; celle-là finira mal comme les autres, et d'ailleurs je ne voudrais pas être du même parti que ma femme. Ah ! plus souvent !
- Donc, conclut Fortune, souhaitons-nous mutuellement bonne chance, mon ami. Où vas-tu de ce pas ?
- Je vais, répondit La Pistole, montrer mes écus à mon oncle Chizac-le-Riche. Cela lui donnera, j'en suis sûr, l'idée de me faire du bien.
- Moi, dit Fortune, avant d'aller au château de Sceaux qui sera bientôt ma demeure, je veux rôder un peu autour de l'Arsenal où Mme du Maine m'offrira sans doute un logis provisoire.
Ils se donnèrent la main, arrêtés qu'ils étaient au-delà de l'Hôtel de Ville, dans la rue de la Tixeranderie.
Un carrosse passa au trot de quatre beaux chevaux.
Un bouquet lancé par la portière décrivit une courbe adroitement calculée et vint frapper Fortune en pleine poitrine.
La Pistole ouvrit de grands yeux.
- Laquelle est-ce ? demanda froidement Fortune pendant que le carrosse s'éloignait.
Il songeait à Thérèse et à Delaunay.
- Ce n'est ni l'une ni l'autre, répondit La Pistole, c'est une jolie petite dame qui a au cou des perles pour plus de vingt mille livres.
Fortune ramassa le bouquet et l'examina d'un œil exercé. Il y avait un billet entre les fleurs; Fortune l'ouvrit et vit ces mots tracés au crayon
« Cher imprudent, cachez-vous, au nom du ciel !
- Autre imbroglio ! s'écria Fortune; mon étoile travaille comme une folle !
La Pistole et lui s'étaient rangés pour faire place au carrosse. Tout à coup, Faraud gronda sourdement.
Sur le pas d'une porte, à quelques toises d'eux, il y avait un homme qui portait un costume de deuil et qui ramenait les plis de son manteau sur son visage singulièrement pâle.
En voyant le regard que cet homme attachait sur Fortune, La Pistole ne put retenir une exclamation de frayeur.
A ce cri, l'homme recula et referma bruyamment la porte. La Pistole aurait juré qu'il avait distingué un couteau dans sa main, demi-cachée sous le revers sombre de son pourpoint.
La Pistole n'était pas un chevalier. La vue de cet homme pâle, habillé de deuil des pieds à la tête, cachant un couteau et jetant sur Fortune un regard tout flamboyant de haine, augmenta manifestement le désir qu'il avait de rejoindre son oncle Chizac-le-Riche.
Il prit congé avec une certaine précipitation, mais son dernier mot fut celui-ci :
- J'ai du regret à vous quitter, mon compagnon, et j'aurais du plaisir à vous revoir. Promettez-moi seulement que vous vous abstiendrez de faire la cour à ma scélérate de femme.
Fortune lui rit au nez et s'écria :
- La mule du pape ! pour qui me prends-tu, mon garçon ? Ta femme a-t-elle quatre chevaux pour traîner dans un carrosse ? Non pas, non pas, je ne lui ferai point la cour, et si cela peut te garder en joie, je te le jure sur mon étoile !
La Pistole remercia et descendit aussitôt à grands pas vers l'Hôtel de Ville.
Il fut obligé de siffler par trois fois le chien Faraud qui semblait s'éloigner de Fortune avec répugnance.
Celui-ci pensait :
- Il n'y a pas jusqu'aux bêtes qui ne s'attachent à moi ! On dirait que l'ai un talisman dans ma poche !
La journée n'était pas encore très avancée; quand Fortune arriva à l'extrémité de la grande rue Saint-Antoine, deux heures sonnaient au clocher de Saint-Gervais.
II tenait à la main avec ostentation le bouquet lancé par la portière du beau carrosse et le flairait chaque fois qu'une femme passait à droite ou à gauche.
Presque toutes les femmes qui le croisaient ainsi, avaient pour lui des regards d'admiration, d'effroi ou de surprise.
C'étaient pour la plupart des grisettes ou des petites bourgeoises, et Fortune leur accordait juste l'attention qu'elles méritaient.
Il y avait sur le pavé une grande quantité de curieux, parmi lesquels on distinguait nombre de bourgeois et même quelques gentilshommes; presque toutes les fenêtres des maisons, surtout du côté droit, étaient ouvertes et allaient se garnissant de têtes curieuses.
Les femmes s'y montraient en grande majorité.
Il pensa tout bonnement qu'il y avait là quelque fête préparée ou que quelque grand personnage allait descendre la rue Saint-Antoine, venant du château de Vincennes ou de la Bastille.
Ce qui fortifia en lui cette opinion, c'est qu'un assez bon nombre de carrosses de la plus noble espèce étaient rangés aux environs de la forteresse et qu'à chaque instant il en arrivait d'autres.
Les balcons eux-mêmes se décoraient; on y tendait des tapisseries, on y suspendait des guirlandes de fleurs.
Il se disait :
- La dame au bouquet est peut-être là-bas avec les autres. Je n'ai pas promis sous serment d'être fidèle à cette piquante Delaunay et à ma belle Thérèse. Je dois bien garder à là joue quelque trace de plâtre, et vive Dieu ! quand je sortirai des mains du frater, je veux que toutes les dames de Paris me suivent comme si j'étais le berger de leur aimable troupeau !
Un énorme plat à barbe en cuivre se balançait à la porte d'une échoppe au coin de la rue Saint-Paul.
Il entra chez le barbier le cœur gonflé d'espérance et de joie.
- Ça, dit-il en jetant son chapeau à la tête du maître de la maison qui l'attrapa au vol respectueusement, que tout le monde s'occupe de ma personne ! Mes minutes valent de l'or, il faut que, dans un quart d'heure, je sois le gentilhomme le plus galamment coiffé de la cour.
- Monseigneur, répondit le frater, vous ne pouvez pas mieux tomber. C'est moi qui vais tous les matins à la Bastille trousser M, le duc de Richelieu.
Le drôle mentait effrontément; il n'avait jamais vu le duc de Richelieu, sans cela il eût parlé autrement au cavalier Fortune.
- Oui-da ? fit celui-ci, j'ai ouï causer dans mes voyages de ce duc de Richelieu qui est, à ce qu'on prétend, la coqueluche de Paris. Est-il plus beau fils que moi à ton idée ?
Il se tenait campé devant le frater, tendant le jarret, élargissant sa poitrine et souriant d'un air victorieux.
- Cela dépend des goûts, répondit-il en manœuvrant sa savonnette; je vous comparerais volontiers à Adonis, monseigneur, mais le duc de Richelieu... Ah ! le duc de Richelieu !
Il y avait une telle emphase dans ce nom ainsi prononcé que Fortune, jaloux; fronça le sourcil.
- Appelle ton monde, ordonna-t-il, tout ton monde ! J'ai l'habitude d'avoir plusieurs valets autour de moi.
La figure du barbier s'allongea.
- Monseigneur, répliqua-t-il, depuis le château de la Bastille jusqu'au Palais-Royal, vous ne trouverez pas de maison mieux montée que la mienne, mais nous vivons dans un singulier temps. Mon premier valet m'a quitté parce qu'il est devenu millionnaire en deux semaines à l’Épée-de-Bois; mon second valet a été nommé barbier en chef d'un roi sauvage qui habite les bords du Mississippi, et il a emmené avec lui ma femme; mon troisième valet s'est pendu à la grille d'un hôtel de la rue Quincampoix. Les quatre autres sont présentement en ville, à l'hôtel de Carnavalet, à l'hôtel de Lamoignon, à l'hôtel de Sully et à l'Arsenal, accommodant les dames pour la promenade de M. le duc.
- Quel duc ? demanda Fortune, dont la joue était blanche de savon.
- Comment ! quel duc ? répondit le frater. Il n'y a qu'un duc, M. le duc de Richelieu.
- Tu m'as dit tout à l'heure qu'il était à la Bastille.
Au lieu de répondre, le barbier passa lestement son rasoir sur la peau de sa main et murmura :
- On voit que monseigneur vient de la province.
- Je viens d'Espagne, dit Fortune, et quand on s'occupe des affaires de l'État, vos petits cancans parisiens ne font pas plus d'effet à l'oreille que des bourdonnements de mouches.
Le barbier lui prit le nez délicatement pour tendre la peau et assurer la manœuvre du rasoir.
- J'avais bien deviné, dit-il avec un grand sérieux, que monseigneur était pour le moins ambassadeur.
Fortune, qui n'osait ouvrir la bouche, fit un grave signe d'assentiment.
- Cela se voit, dit le frater, je connais, Dieu merci, mon monde, ayant l'honneur de soigner M. de Cadillac, M. de Brancas et M. de la Grange-Chancel, le poète qui m'a appris à faire des vers. Veuillez ne point bouger monseigneur, voici ma dernière chanson, elle est sur l'air des Pendus :
Lundi, j'achetai des actions,
Mardi, je gagnai des millions,
Mercredi, j'arrangeai mon ménage,
jeudi, je pris un équipage,
Vendredi, je fus au bal,
Et samedi à l'hôpital !
Le barbier lâcha le nez de Fortune qui respira bruyamment.
- Je vois que tu n'aimes pas M. Law, dit-il.
Le barbier faisait mousser son eau de savon avec fureur.
- C'est lui qui m'a pris mon premier valet, répliqua-t-il, mon second valet, ma femme, mon troisième valet et mes économies ! Ah ! il y en a contre lui des chansons !... Tendez votre joue, je vous prie... Voici le pont-neuf de l'abbé Genest qui confesse Mme la duchesse du Maine :
Ce parpaillot, pour attirer
Tout l'argent de la France,
Songea d'abord à s'assurer
De notre confiance;
Il fit son abjuration, La faridondaine, la faridondon,
Mais le fourbe s'est converti, Biribi,
A la façon de Barbari, mon ami...
- La mule du pape ! gronda Fortune, complètement rasé, Mme la duchesse a là un bien agréable confesseur ! Mais, dis-moi, l'ami, voici la foule qui augmente dans la rue, comme si nous étions au jour de la Saint-Louis; j'ai vu des fleurs et des tentures aux fenêtres : quelle fête va-t-on célébrer aujourd'hui ?
Le frater, qui passait le peigne dans la belle chevelure de Fortune, repartit :
- Je l'ai déjà dit à monseigneur, c'est la promenade de M. le duc.
- Le duc de Richelieu vient se promener jusqu'ici, prisonnier qu'il est à la Bastille !
- Non pas, s'il vous plaît, monseigneur; mais tous les jours, à la même heure, M. le duc vient un instant prendre le frais au haut des tours, accompagné du sieur Launay, le gouverneur; et, depuis deux semaines que cela dure, les dames de la cour et de la ville, qui sont folles de M. le duc, ont pris la coutume de venir se promener dans la rue Saint-Antoine afin de l'admirer et de lui envoyer leurs hommages.
- Ah ça ! ah ça ! s'écria Fortune humilié dans ses prétentions à l'égard du beau sexe, vas-tu me faire croire que ce duc de Richelieu ait dans Paris assez d'amoureuses pour remplir la grande rue Saint-Antoine !
- Monseigneur veut-il être parfumé au benjoin ou à la tubéreuse ? demanda le barbier.
Puis il continua :
- On a compté dans l'après-midi d'hier quatre-vingt-un carrosses et cent soixante-neuf dames, dont trois princesses, treize duchesses, vingt-quatre marquises, je ne sais plus combien de comtesses et deux demoiselles de l'Opéra ! Les vicomtesses et les baronnes passent par dessus le marché, et quant aux bourgeoises, vous avez dû les voir à leurs fenêtres.
- Mais c'est prodigieux ! dit Fortune avec abattement; je donnerais un de mes châteaux pour me rencontrer avec ce duc l'épée à la main !
Pendant que Fortune se faisait arranger le poil, l'aspect de la rue avait complètement changé.
C'était l'heure de la fête, il y avait une véritable émeute de carrosses.
De l'église Saint-Paul au coin de la rue des Tournelles, les carrosses étaient échelonnés, et comme on voulait voir, mais surtout se faire voir, le suprême bon ton était d'abandonner les coussins de l'intérieur pour s'asseoir en grande toilette aux lieu et place du cocher.
Cela faisait le plus bizarre effet du monde.
Le pavé de la rue était littéralement couvert de curieux, de badauds et de galants, car le culte de Richelieu n'excluait pas du tout les autres intrigues.
D'ordinaire on arrivait, on se montrait, les mouchoirs jouaient, les écharpes faisaient des signaux; puis, quand l'astre avait disparu, on s'en retournait.
Mais aujourd'hui il y avait dans la fête une fièvre tout à fait inaccoutumée; an causait bruyamment d'un carrosse à l'autre; et le trouble grandissait jusqu'à ce point que quantité de belles dames, portant les noms les plus flamboyants de la monarchie, allaient et venaient de portière en portière, mettant pour la première fois leurs pieds immaculés dans la boue.
Une grande nouvelle courait, rendue vraisemblable par ce fait que M. le duc de Richelieu n'avait point paru aujourd'hui sur le rempart à l'heure accoutumée.
On avait pensé d'abord que M. le duc pouvait être malade et tous les cœurs s'étaient serrés sous l'étoffe éblouissante des corsages; mais bientôt Mme de Sabran avait dit à Mlle de Nesle, qui l'avait répété à Mme de Polignac, que M. le duc s'était évadé à l'aide d'une corde à nœuds, déguisé en compagnon maçon.
C'était tout simplement absurde : les prisonniers de la catégorie à laquelle appartenait le duc de Richelieu ne s'évadent jamais.
Mais M. le duc de Richelieu avait amplement le droit de tenter une absurde équipée.
Les détails venaient à l'appui du fait principal : Mme la duchesse de Berry, fille de M. le régent, apprit à Mlle de Valois, sa sœur, que ce cher et malheureux jeune homme s'était blessé à la jambe en tombant.
Il boitait. Richelieu était boiteux ! C'était à renier la justice céleste.
Mlle de Charolais, fille du prince de Condé, menaçait de son joli poing l'injuste Providence; la maréchale de Villars, la belle Goëzbriant, Mme de Parabère, Mlle Émilie et la Souris, deux filles de l'Opéra que Philippe d'Orléans avait mises à la mode, s'agitaient, discutaient, se mêlaient en un désordre épileptique.
Ce jour-là, les distinctions de castes furent effacées, les haines tombèrent et le pavé fangeux de la rue Saint-Antoine reçut les larmes des duchesses avec celles des bourgeoises.
Tout à coup un grand cri s'éleva, un cri aigu et harmonieux à la fois, un cri de passion, un cri d'ivresse.
Il sortait à la fois de cent bouches, roses naturellement ou par l'effet de la peinture.
- Le voilà, c'est bien lui ! et voyez comme il boite ! le voilà ! le voilà ! le voilà !
C'était notre ami le cavalier Fortune qui sortait de chez son barbier.
Il paraît qu'il y avait entre le cavalier Fortune et ce précieux duc de Richelieu une ressemblance extraordinaire, car la plupart des dames qui encombraient la rue Saint-Antoine connaissaient très particulièrement le duc de Richelieu, et pourtant l'erreur fut unanime.
Il n'y eut pas l'ombre d'une hésitation ou d'un doute; la même émotion prit à la fois tout ce charmant essaim, nous dirions presque la même ferveur religieuse, tant il se mêla de discrétion et de réserve à l'entraînement général.
Une fois le premier cri poussé, on se tut, et il n'y eut pas une seule imprudente pour se précipiter au-devant du dieu sortant incognito de l'échoppe du frater.
Seulement, toutes les prunelles brûlèrent; la foule resplendissante ondoyait comme l'or des moissons sous la brise, des mouchoirs s'agitaient et un long murmure tombait des balcons.
Comme si un mot d'ordre eût couru d'un bout à l'autre de la file des carrosses, les princesses, les duchesses, les marquises et les comtesses gardèrent leurs rangs, se demandant avec anxiété ce qu'allait faire l'imprudent captif.
Imprudent au point de se montrer à visage découvert si près de la maison qui le réclamait.
Quel était son dessein ? Pourquoi s'était-il porté à cette extrémité dangereuse ? Dans quel but bravait-il ainsi l'autorité de M. le régent ?
Mme la duchesse de Berry et Mlle de Valois, Mme de Parabère et Mme de Sabran, Émilie et la Souris, toutes celles qui approchaient Philippe d'Orléans; désespéraient désormais de fléchir sa colère.
Mme de Tencin, qui passait pour être l'Égérie de l'abbé Dubois, secouait sa jolie tête et disait : II est perdu !
Mlle de Charolais, remuante comme tous les Condé, songeait peut-être à élever des barricades.
Fortune fit quelques pas en boitant, et il y eut cent voix de femmes adorables pour dire :
- Comme il boite bien ! ainsi boiterait l'Amour s'il se cassait la jambe !
Fortune était de méchante humeur, les cent voix ajoutèrent :
- Il a l'air triste, il est inquiet peut-être; gardons-nous d'ajouter à son embarras !
La méchante humeur de Fortune venait de ce fait qu'il savait enfin à quoi s'en tenir sur le démesuré succès qui accueillait son entrée à Paris.
Il traversa la rue d'un pas imposant, le poing sur la hanche et répondant aux œillades par un regard sévère.
Vous eussiez vu toutes ces pauvres grandes dames pâlir et frissonner, tant la colère du dieu leur glaçait le cœur.
Au milieu du trouble commun, il se commit des erreurs assez drôles : la maréchale se réfugia dans le carrosse de louage qui avait amené Mlle Émilie, et la Souris s'assit par mégarde entre deux princesses du sang.
Fortune continuait son chemin et longeait les maisons situées à droite, en montant la grande rue Saint-Antoine, il suivait tout simplement son premier dessein qui était de rôder autour de l'Arsenal pour voir quelle aventure lui enverrait son étoile.
Tout en marchant, ses souvenirs lui revenaient et irritaient son dépit; il devinait pourquoi la sœur d'Apollon, cette piquante Delaunay, lui envoyait tant de sourires, là-bas, sur la route de Madrid à Saint-Jean-Pied-de-Port; il comprenait la malicieuse moue de Thérèse Badin : toutes les joyeuses énigmes de son voyage se résumaient en ce mot amer : un quiproquo ! Et il n'y avait pas jusqu'au bouquet de la dame mystérieuse qui ne lui semblât maintenant une dérision et un outrage.
Ces fleurs, il les tenait encore à la main, et nous devons dire que l'essaim des belles dames y avait donné beaucoup d'attention, comme à tout ce qui touchait leur héros.
On s'était demandé avec anxiété, dans les carrosses, quelle était la favorisée dont monsieur le duc avait accepté ainsi le bouquet.
Quelle qu'elle fût, on l'enviait, et si elle avait été connue, les têtes chaudes de la confrérie, telle que Mlle de Polignac et Mme de Nesle, qui devaient, peu de temps après, acquérir une gloire immortelle en allant sur le pré pour leur cher duc, auraient certes envoyé un cartel à la préférée.
Cependant Mlle de Charolais dit à Mlle de Valois :
- Ne trouvez-vous point, ma cousine, qu'il y a en lui quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui?
- Je le trouve beau comme un astre, répondit l'ingénue du Palais-Royal.
- Il paraît, dit la Renaud, une bourgeoise qui était à pied et qui ne connaissait pas de vue les princesses, il paraît que le cher cœur a eu bien raison de fausser compagnie au gouverneur de la Bastille. Il n'était que temps. Son traité avec l'Espagne est signé et il y allait pour lui de la tête.
- Ah ! grand dieu ! s'écria la Souris, si monsieur le régent faisait un coup comme celui-là c'est moi qui le casserais aux gages !
Mais tenez ! tenez ! ajouta-t-elle, voyez donc ce que fait monsieur le duc.
Fortune arrivait à la hauteur de la rue Beautreillis. Son regard sournois avait passé en revue toute cette armée de ravissantes femmes qui n'étaient point là pour lui.
Dans l'univers entier il eût été difficile de réunir un pareil groupe de délicieux visages.
C'était le paradis de Mahomet en poudre et en papiers.
Fortune avait vu à travers un éblouissement toutes ces blondes, toutes ces brunes, ces yeux d'azur ou de jais, ces sourires prodigues de perles, ces bustes d'ivoire que la mode du temps laissait généreusement à découvert.
Fortune était jaloux comme un tigre, et dans sa colère il s'en prenait, sans le savoir, au malheureux bouquet que ses mains crispées déchiraient.
Les pauvres fleurs tombaient, semées une à une sur son passage.
La première qui toucha le pavé de la rue fût ramassée par une simple grisette, qui n'appréciait pas, peut-être, toute la valeur de ce trésor, mais les autres...
Ah ! les autres !
Il faudrait une plume étourdissante comme un pinceau de Salvator Rosa pour peindre cette bagarre de déesses.
Tandis que la maréchale jetait sa bourse à la grisette pour avoir la fleur, tous les carrosses se vidèrent de nouveau, et une meute de houris suivit Fortune à la trace pour se disputer les roses, les œillets, les jacinthes qui tombaient de ses doigts.
La moindre tige était l'objet d'une lutte acharnée, et jamais la boue populaire de la rue Saint-Antoine n'avait moucheté tant de satin, tant de dentelles ni tant de velours.
Il y eut des blessures, il y eut des meurtrissures, il y eu surtout des coiffures lamentablement démolies; qui étaient pourtant des chefs-d’œuvre au point de vue architectural.
Comme autrefois, à cette même place, du temps de la Fronde, la maison de Turenne et la maison de Condé échangèrent de terribles horions.
Fortune ne se retournait même pas pour donner un regard à cette bataille éhontée, mais charmante, dont l'histoire n'offrirait peut-être pas un second exemple.
Fortune boudait.
Fortune avait des idées à la Néron, souhaitant que toute cette cohue d'anges, déchus ou non, n'eût qu'un seul dos pour le fouetter jusqu'au sang.
Au moment où il allait tourner l'angle de la rue du Petit-Musé pour gagner enfin l'Arsenal, une jeune fille, presque une enfant qui portait le costume des ouvrières, passa devant lui en courant et se faufila entre les carrosses pour atteindre l'autre côté de la rue Saint-Antoine.
Un cri s'étouffa dans la gorge de Fortune, qui s'arrêta court et suivit la jeune fille d'un regard ébahi.
Certes, celle-là n'était point ici pour. M. le duc de Richelieu.
Elle allait sauvage et vive comme une biche, sans regarder ni à droite ni à gauche.
Elle n'avait même pas vu Fortune sur qui son aspect venait de produire un si singulier effet.
Il était dit qu'aujourd'hui les cent cinquante pèlerines venues pour adorer M. le duc auraient tous les étonnements.
Notre ami Fortune, en effet, qui achevait de détruire son bouquet dont chaque débris avait été ramassé comme une précieuse relique, sembla s'éveiller d'un sommeil, et bondit lestement sur les traces de la petite ouvrière.
Il franchit la ligne des carrosses au milieu d'un grand murmure, que suivit le silence de la stupeur.
Qu'allait-il faire ? Quelle mouche le piquait ?
II entra tout uniment dans une étroite allée où la petite ouvrière venait de disparaître.
Ce résultat, si simple en apparence, arrêta le souffle dans toutes les poitrines.
Derrière lui, un homme vêtu de deuil des pieds à la tête et dont le pâle visage disparaissait presque sous les plis relevés de son manteau, entra aussi dans l'allée.
Il y eut alors un tumulte inexprimable. L'attroupement féminin, brillant, coquet, irisé de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, se massa incontinent devant l'allée où M. le duc avait disparu.
En cet endroit, toute la rue fut barrée, et mille jolis cris, succédant au silence, montèrent du pavé aux balcons, qui répondirent par de bruyantes clameurs :
- On le poursuit puisqu'il se sauve !
- La police est à ses trousses !
- Avez-vous vu cet homme noir ?
- Quel regard cauteleux !
- Quelle physionomie cruelle !
- Il faut le secourir !
- Il faut le délivrer !
Ces deux derniers avis, qui pouvaient avoir quelque chose de séditieux, furent ouverts par une première présidente et par une abbesse.
Et certes, ils allaient réunir l'unanimité des suffrages lorsqu'un carrosse, descendant de la Bastille, et qui contenait une demi-douzaine de gentilshommes, demanda passage à l'émeute.
- Monsieur de Melun ! cria Mlle de Charolais.
- Cadillac ! appela Mlle de Sabran.
Mlle de Valois prononça le nom de Brancas.
Les amis du régent, ainsi interpellés, mirent pied à terre et apprirent en souriant la grande nouvelle du danger que courait M. de Richelieu évadé.
- Ma foi, belles dames, dit Brancas, c'est affaire à vous de puiser vos nouvelles dans de bons almanachs !
- Nous l'avons vu, ce qui s'appelle vu ! s'écria le chœur féminin.
- Je ne puis vous répondre qu'une chose, ajouta Brancas, c'est que Cadillac, Bezons, Melun et mois nous venons de dîner avec M. de Richelieu.
- A la Bastille ? clama le chœur.
- A la Bastille, où nous avons fêté de bon cœur la réconciliation de ce cher duc avec M. le régent.
Ces dames restaient encore incrédules.
- Le cher duc, dit Melun, doit être mis en liberté demain matin et conduit au château de Saint-Germain-en-Laye, où il pourra recevoir des visites.
On fit place. Brancas et ses compagnons passèrent; mais les carrosses au lieu de se disperser, montèrent en procession jusqu'à la Bastille, où une députation nommée à la pluralité des suffrages et toute composée de noms historiques, demanda M. Launay, le gouverneur, pour se bien assurer que ce cher duc était en sûreté sous les verrous.
Pendant cela, Fortune, poursuivant sa petite ouvrière et poursuivi par l'homme vêtu de deuil, avait enfilé une allée sombre aboutissant à une série de passages à ciel ouvert qui formaient une sorte de petite ville intérieure.
Fortune, en sortant de l'allée, vit sa petite ouvrière qui s'engageait dans un passage tortueux, inclinant vers la rue des Tournelles.
Il la perdit de vue à plusieurs reprises, la retrouva un nombre égal de fois, et la vit entrer dans une maison à cinq étages qui semblait former la clôture de la cour, du côté de la Bastille.
Fortune n'hésita pas à entrer derrière elle; il avait gagné du terrain. Comme il montait quatre à quatre la première volée de l'escalier, il put entendre, à deux étages au-dessus, le pas léger de celle qu'il poursuivait.
II redoubla de vitesse.
Comme il arrivait au palier du quatrième étage, il entendit, au cinquième, une porte s'ouvrir et se refermer.
En trois bonds il eut franchi la dernière volée; et, guidé par le bruit qu'il venait d'entendre, il frappa à la porte faisant face à l'escalier.
On ne répondit pas tout de suite.
- Muguette ! appela-t-il bien doucement.
Ce nom n'était pas prononcé qu'un bruit se fit derrière lui.
C'est à peine s'il eut le temps de se retourner et de reconnaître l'homme vêtu de deuil de la rue de la Tixeranderie.
Celui-ci, qui tenait un couteau à la main, lui en porta un coup violent dans la région du cœur, et Fortune tomba à la renverse.
L'homme vêtu de deuil dit :
- Tu allais faire une nouvelle victime, je l'ai sauvée. Je suis le frère de Mme Michelin !
Il descendit l'escalier sans se presser.
A ce moment, la porte s'ouvrit et une blonde tête de fillette se montra.
C'était presque une enfant.
Quand son regard tomba sur Fortune renversé, elle poussa un grand cri d'épouvante et se précipita sur lui en balbutiant
- Raymond! Raymond ?
Elle se rejeta en arrière, à la vue du sang qui rougissait la chemise de Fortune.
Celui-ci répondit, étourdi qu'il était par le coup et par la chute
- La mule du pape ! on m'a assassiné, mais je ne suis pas encore mort. Embrasse-moi ma petite cousine Muguette.
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