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Il eut été à souhaiter pour le jeune Henry Harding et peut-être aussi pour son frère Nigel, qu'ils eussent été aussi maltraités que moi dans leur première campagne amoureuse et qu'ils eussent supporté, leur échec avec la même philosophie.
Mais ils furent tous deux plus ou moins fortunés. Ni l'un ni l'autre n'était un capitaine en demi-solde sans espérances; et au lieu de se voir exposés à un dédain, équivalent presque à une expulsion, il leur fut permis, pendant longtemps, de s'épanouir aux sourires de la charmante Belle.
Il existait, dans la façon dont les deux frères lui adressaient leurs hommages, une différence bien tranchée. Henry s'efforçait d'emporter d'assaut le coeur de Belle Mainwaring. Nigel, obéissant à ses instincts, en faisait lentement le siège. Le premier aimait avec l'ardeur du lion; le second, avec la sournoise tranquillité du tigre. Lorsque Henry s’imaginait avoir remporté quelque succès, il ne faisait aucun effort pour déguiser sa joie. Quand la chance semblait se tourner contre lui, il laissait voir son chagrin avec la même franchise.
Dans l'un et l'autre cas, Nigel ne se départait pas de son impassibilité. Son affection pour miss Mainwaring était si réservée, que peu de personnes y croyaient.
Belle ne s'y trompait pas. D'après ce que j'ai appris, et même ce que j'ai pu voir, elle jouait son jeu dans la perfection, sa mère lui servant de croupier[1] . Elle s'aperçut bien vite qu'elle pouvait choisir entre les deux jeunes gens; mais elle ne se décida pas immédiatement. Elle distribuait si impartialement ses amabilités et ses grâces que les plus intimes de ses amis finirent par s'en étonner et à croire qu'elle se souciait aussi peu de l'un que de l'autre.
C'était au moins une question; car Belle ne restreignait pas ses désirs à l'admiration exclusive des demi-frères Harding. D'autres jeunes gens du voisinage étaient, au bal ou aux assemblées de tireurs d'arc, gratifiés, à l'occasion, d'un sourire. Miss Mainwaring semblait hésiter à donner son coeur.
L'heure arriva, pourtant, où l'on supposa qu'elle s'était irrévocablement fixée. Dans tous les cas, elle avait, pour cela, de bonnes raisons. Un incident survenu à la chasse parut donner à Henry Harding des droits à la main de Bette Mainwaring en supposant, cependant, que toujours la plus belle doit appartenir au plus vaillant.
Cet incident, au reste, était si extraordinaire qu'il mériterait d'être rapporté, en dehors même de l'influence qu'il semblait appelé à exercer sur la destinée des personnages de notre drame.
C'était une chasse à courre et l’hallali out lieu près d'un vaste étang situé dans un des terrains ouverts si communs dans la zone des monts Chiltern.
En bondissant hors des fourrés, le cerf avait aperçu le scintillement de l’eau; il s'en souvint à l'heure des abois. C’était un animal paresseux qui ne se fit pas battre longtemps; guidé par l'instinct, il revint sur ses voies dans la direction de l'étang.
Il y arriva avant que les voitures réunies au lieu du rendez-vous eussent le temps de se garer. Parmi ces voitures se trouvait le phaéton, attelé d'un poney, contenant Mme Mainwaring et sa fille. Dans cette froide matinée d'hiver, le teint de Belle resplendissait; ses joues semblaient avoir emprunté leur éclat aux vestes écarlates des chasseurs qui se pressaient autour d'elle.
Le cocher du phaéton se rangea contre l'étang, parallèlement à la berge.
Le cerf, sur son retour, frisa le nez du poney et plongea dans l’eau. Le cheval, affolé de peur, pointa et, pivotant sur ses pieds de derrière, se précipita dans l'étang, entraînant avec lui le phaéton.
Il ne s'arrêta que lorsque l'eau baignait déjà les pieds des dames. A ce moment même, le cerf, aux abois, s'était également arrêté. Faisant volte-face, il s'élança furieusement contre le phaéton.
Du premier choc, le poney fut renversé. Vint ensuite le tour du cocher qui, enlevé de son siège par les andouillers de l'animal enragé, décrivit en l'air une courbe aboutissant à l'étang dans lequel il s'enfonça la tête la première.
La situation des deux dames était des plus critiques. Nigel s'était trouvé l'un des premiers au bord de l'étang. Il y restait irrésolu, rivé sur sa selle, et Belle Mainwaring aurait pu être frappée à mort sous ses yeux si, à ce moment, n'était arrivé son frère. Enfonçant ses éperons dans le ventre de sa monture, Henry se précipita dans l'eau, vint se ranger près du phaéton, sauta hors de selle et saisit le cerf par les andouillers.
La lutte qui suivit aurait pu se terminer fatalement pour le jeune homme; mais un garde, entrant résolument dans l'eau, vint enfoncer son couteau de chasse dans la gorge du cerf.
Le poney, légèrement blessé, fut remis sur ses pieds, le cocher, à moitié suffoqué, hissé sur son siége, et le phaéton remonté sur la berge , au grand soulagement des deux dames épouvantées.
En quittant le théâtre de l'accident, chacun demeura persuadé que miss Belle Mainwaring échangerait, sous peu, son nom contre celui de Mme Henry Harding.